Il a soufflé par le nez, comme il le fait quand une émotion le gêne.
« On est beaux, tous les deux », a-t-il murmuré.
Ce jour-là, il est monté prendre un café.
Puis un deuxième.
Nous avons parlé de choses simples. De la chaudière qui faisait du bruit. D’un voisin qui avait changé ses volets. Du rôti du dimanche, que je ratais toujours un peu depuis que je le faisais seul.
Cela n’avait l’air de rien.
Mais depuis des mois, nous n’avions plus parlé comme ça.
La semaine suivante, Lucie était revenue.
Dès qu’elle m’a vu dans l’entrée, elle a couru vers moi avec son lapin coincé sous le bras.
« Je croyais que vous alliez venir pendant que j’étais pas là », m’a-t-elle dit d’un air sérieux.
J’ai souri.
« Je suis venu. Mais tu m’as manqué. »
Elle a réfléchi deux secondes, puis elle a opiné comme si c’était normal.
« Moi aussi. »
Ce matin-là, j’ai lu mieux que jamais.
Je ne faisais plus attention à ma voix ni à mes lunettes.
Je connaissais maintenant leurs respirations, leurs impatiences, leur manière de se redresser quand l’histoire devenait plus douce. Je savais quand ralentir, quand tourner la page, quand laisser un silence entre deux phrases pour qu’un petit visage ait le temps de comprendre.
En partant, la maman de Lucie m’attendait près du porte-manteau.
Elle devait avoir à peine l’âge de Julien. Elle avait les traits tirés de ceux qui dorment trop peu. Son manteau était encore humide sur les épaules.
« Je voulais vous remercier », m’a-t-elle dit.
J’ai répondu que ce n’était pas nécessaire.
Elle a secoué la tête.
« Si. Ma fille a recommencé à me raconter ses journées depuis que vous venez. Elle parle de vos histoires, de vos lunettes, de vos chaussures qui grincent un peu quand vous vous asseyez. »
Je me suis senti rougir comme un adolescent.
« Elle dit que vous lisez comme son papi lisait. Pas pareil, mais… presque pareil pour le cœur. »
Je n’ai pas su quoi répondre.
Alors elle a ajouté, très simplement :
« Ça lui fait du bien. Et à moi aussi. »
Ce soir-là, j’ai sorti d’un carton une vieille photo.
On y voyait ma femme, plus jeune, assise au bord d’un lit, un livre ouvert entre les mains. Julien devait avoir cinq ou six ans. Il la regardait avec cet air sérieux qu’ont parfois les enfants quand ils sentent qu’un moment compte.
Je suis resté longtemps avec cette photo.
Puis j’ai compris quelque chose que je n’avais pas encore accepté complètement.
Ce que je donnais à ces enfants ne venait pas seulement de moi.
Cela venait aussi d’elle.
De toutes ces années où nous avions fait une maison, une table, des habitudes, des gestes simples.
Je ne trahissais pas son absence en recommençant à vivre.
Je la prolongeais un peu.
Au début du printemps, la crèche a organisé une petite matinée avec les familles.
Rien de grand.
Quelques gâteaux, des dessins accrochés de travers, des chaises pliantes, des jus de fruits renversés avant même le début. On m’avait demandé de lire une histoire « spéciale », parce que, m’avait-on expliqué, les enfants y tenaient.
J’ai presque refusé.
Puis Lucie m’a regardé avec ses yeux très calmes et elle a dit :
« Vous pouvez pas dire non, c’est votre fête aussi. »
Alors j’ai mis ma chemise propre.
Julien est venu me chercher. Cette fois, il n’était pas seul.
Ma petite-fille, Emma, était avec lui.
Elle avait treize ans, l’âge où l’on accepte encore de suivre les adultes à condition de faire semblant que cela n’a aucune importance. Elle avait ses écouteurs autour du cou et un air poli, un peu distant.
« Papa m’a dit que tu lisais aux petits », a-t-elle dit en montant dans l’ascenseur de la crèche. « Je voulais voir. »
J’ai répondu d’un ton léger que je risquais de la décevoir.
Elle a haussé les épaules.
« On verra. »
Dans la salle, il y avait du bruit, des poussettes, des manteaux posés n’importe où, des parents qui souriaient en surveillant l’heure. Je me suis installé devant le tapis avec le livre sur les genoux.
Et j’ai lu.
Je ne saurais pas dire si j’ai bien lu.
Je sais seulement qu’au bout de quelques phrases, le vacarme a baissé.
Les enfants se sont rapprochés.
Même les adultes se sont tus un instant.
Quand j’ai levé les yeux à la fin, Lucie avait sa main sur l’oreille de son lapin, comme si elle l’aidait lui aussi à écouter jusqu’au bout.
Emma, elle, s’était assise par terre au fond de la salle.
Elle ne regardait pas son téléphone.
Après la lecture, les enfants sont venus me montrer leurs dessins.
Il y avait des soleils violets, des maisons penchées, des personnages aux bras trop longs. Et au milieu, plusieurs feuilles avec toujours la même chose : un monsieur à lunettes, un livre, parfois un lapin, parfois un grand sourire qui prenait toute la page.
Julien s’est approché de moi pendant que les autres parlaient.
« Tu sais quoi ? » a-t-il dit doucement. « J’avais tort. »
Je l’ai regardé.
Il avait les yeux humides, mais il souriait.
« Tu ne t’es pas ajouté des obligations », a-t-il repris. « Tu t’es retrouvé une place. »
Emma s’est glissée près de nous.
Elle a gardé son ton d’adolescente, presque gêné.
« Papi… c’était bien. Vraiment bien. »
Puis elle a ajouté, plus bas :
« Tu pourrais me lire celui du lapin, un jour ? Pas pour de vrai comme aux petits, hein. Juste… me le prêter. »
J’ai dit oui, bien sûr.
Le soir, en rentrant, j’ai posé le livre sur la table du salon comme d’habitude.
Mais cette fois, la maison n’avait plus tout à fait le même silence.
Il y avait encore l’absence, évidemment.
On ne perd pas quarante ans de vie commune sans garder un vide quelque part.
Mais ce vide n’occupait plus toute la pièce.
Il y avait désormais, à côté, autre chose.
Le dessin de Lucie sur le frigo.
Le message de Julien qui me demandait si mercredi prochain l’horaire était le même.
La photo d’Emma, prise en cachette par son père, où on la voyait feuilleter mon livre dans la voiture.
Et surtout cette idée simple, plus forte qu’avant :
je n’étais pas revenu en arrière.
Je n’avais pas remplacé ce que j’avais perdu.
J’avais seulement rouvert une porte que je croyais fermée.
Depuis, chaque mercredi, je continue d’y aller.
Je lis toujours doucement.
Lucie écoute toujours avec son lapin usé contre elle.
Les autres enfants changent, grandissent, partent ailleurs. De nouveaux arrivent. Ils ont d’autres prénoms, d’autres chagrins, d’autres façons de rire.
Moi, je reste à ma place.
Pas une grande place.
Pas une place spectaculaire.
Juste une chaise basse, un livre entre les mains, et quelques petites voix qui me disent quand j’arrive :
« Vous êtes là. »
À mon âge, je ne demande pas beaucoup plus.
Parce qu’au fond, le bonheur ressemble parfois à très peu de chose.
Un mercredi matin.
Une histoire qu’on lit sans se presser.
Et quelqu’un qui est content que vous soyez revenu.






