Le jour où une simple gorgée d’eau m’a sortie de la solitude

Vendredi soir, j’ai failli mourir à cause d’une simple gorgée d’eau. Le pire n’a pas été de manquer d’air, mais de comprendre quand on m’aurait retrouvée.

Je m’appelle Alice Moreau, j’ai 46 ans et je vis seule dans un appartement à Lyon.

Ce soir-là, j’étais dans ma cuisine. Je venais de ranger mon assiette et je buvais un verre d’eau avant de m’installer devant la télévision.

J’ai avalé de travers.

Au début, j’ai toussé comme cela peut arriver à n’importe qui. Puis, d’un seul coup, plus rien ne passait.

J’ai essayé d’inspirer.

Impossible.

J’ai posé le verre, mais ma main a raté le bord du plan de travail. Il est tombé sur le carrelage et s’est brisé.

Je me suis penchée en avant, les deux mains accrochées à la table. Mes doigts ont glissé et je suis tombée à genoux. En tombant, j’ai renversé une chaise.

Pendant quelques secondes, j’ai vraiment cru que j’allais mourir là.

Pas à l’hôpital. Pas entourée de quelqu’un. Pas avec une main dans la mienne.

Sur le sol de ma cuisine.

Puis un mince filet d’air est passé. J’ai toussé jusqu’à avoir mal dans toute la poitrine. Enfin, j’ai pu respirer de nouveau.

Je suis restée assise par terre, le dos contre un meuble.

J’avais les mains qui tremblaient, le visage couvert de sueur et le cœur qui cognait jusque dans mes tempes.

C’est à ce moment-là qu’une question m’a traversé l’esprit.

Si j’étais morte ici, quand est-ce que quelqu’un l’aurait remarqué ?

J’ai commencé à compter.

Mes parents étaient morts depuis plusieurs années. Je n’avais ni frère ni sœur. Je n’avais pas de compagnon, pas d’enfant et pas d’animal.

Mon loyer, l’électricité, l’assurance et le téléphone étaient prélevés automatiquement.

Le lundi, je travaillais souvent depuis chez moi. Si je ne m’étais pas connectée, mes collègues auraient probablement pensé à un problème technique ou à une journée de maladie.

Peut-être que quelqu’un m’aurait envoyé un message le mardi.

Peut-être qu’on aurait essayé de m’appeler le mercredi.

J’aurais pu rester quatre jours sur le sol de ma cuisine.

Quatre jours entiers.

Pendant que je faisais ce calcul, j’ai entendu tousser monsieur Bernard, mon voisin d’en face.

Il habitait sur le même palier depuis longtemps. Nous nous croisions parfois dans l’escalier ou devant les boîtes aux lettres.

« Bonjour, madame Moreau. »

« Bonjour, monsieur Bernard. »

Cela s’arrêtait là.

Il était à quelques mètres de moi. Pourtant, il n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer derrière ma porte.

Le dimanche matin, je me suis habillée avec soin et je suis sortie.

Je n’avais rien à acheter. Mon réfrigérateur était plein et je n’avais besoin de rien pour le déjeuner.

Pourtant, je suis entrée dans une petite boulangerie du quartier.

Il y avait plusieurs personnes devant le comptoir. On entendait le bruit des tasses, des pièces posées sur le comptoir et des sachets en papier que l’on ouvrait.

Je me suis mise dans la file.

D’habitude, attendre m’agaçait. Ce jour-là, j’étais simplement contente d’être au milieu des autres.

Quand mon tour est arrivé, la boulangère a levé les yeux vers moi.

« Bonjour, madame Moreau. Deux pains aux céréales, comme d’habitude ? »

Je suis restée silencieuse quelques secondes.

« Vous vous souvenez de moi ? »

Elle a souri.

« Bien sûr. Vous venez souvent le dimanche matin. »

Cette phrase m’a touchée plus qu’elle n’aurait dû.

Elle se souvenait de mon visage.

Pour elle, je n’étais pas seulement une cliente parmi d’autres. J’étais une personne qui revenait, avec ses habitudes et son nom.

J’ai acheté une baguette, six petits pains et deux croissants, alors que je vivais seule.

Quand elle m’a rendu la monnaie, ses doigts ont effleuré ma paume.

Cela n’a duré qu’une seconde.

Pourtant, j’ai senti ma gorge se serrer.

C’était le premier contact humain que j’avais reçu depuis presque un mois.

Je suis sortie de la boulangerie en serrant le sachet chaud contre ma poitrine.

Après quelques pas, j’ai commencé à pleurer.

Je pleurais sans bruit, au milieu des passants. Certains rentraient chez eux avec leur pain. D’autres parlaient au téléphone ou tenaient leur enfant par la main.

Moi, je pleurais parce qu’une femme derrière un comptoir avait prononcé mon nom.

Quand je suis rentrée dans mon immeuble, je suis restée un moment sur le palier.

J’ai regardé ma porte, puis celle de monsieur Bernard.

J’avais beaucoup trop de pain.

Avant de pouvoir changer d’avis, j’ai sonné.

Il a ouvert presque aussitôt. Il portait un vieux gilet gris et semblait inquiet.

« Madame Moreau ? Il y a un problème ? »

« Non. J’ai seulement acheté trop de pain. »

Il a regardé le sachet, puis mon visage.

« Quand on vit seul, on achète toujours trop ou pas assez. »

J’ai ri.

Un rire maladroit, encore mélangé aux larmes.

Il m’a proposé d’entrer boire un café.

Sur la table de sa cuisine, il y avait deux tasses. L’une était placée devant sa chaise. L’autre se trouvait de l’autre côté.

Il a remarqué que je la regardais.

« Elle appartenait à ma femme », m’a-t-il expliqué. « Elle est morte il y a trois ans. Je n’ai jamais réussi à ranger cette tasse. »

Nous nous sommes assis.

Pendant un moment, aucun de nous n’a parlé.

Puis je lui ai raconté le verre d’eau, la chaise renversée et les secondes pendant lesquelles je n’avais plus pu respirer.

Je lui ai aussi parlé de mon calcul.

Quatre jours avant que quelqu’un ne me cherche.

Monsieur Bernard a baissé les yeux.

« Je suis tombé dans ma salle de bains il y a quelques mois », a-t-il dit. « Je suis resté presque dix heures par terre. J’ai fini par me relever seul. »

« Pourquoi vous ne l’avez dit à personne ? »

Il a haussé les épaules.

« J’avais honte. »

À cet instant, nous n’étions plus deux voisins polis qui se saluaient dans l’escalier.

Nous étions deux personnes seules qui auraient pu disparaître sans que l’autre ne s’en aperçoive.

Monsieur Bernard a posé sa tasse.

« On pourrait faire quelque chose de simple. Si vous n’ouvrez pas vos volets de cuisine avant neuf heures, je viens sonner. »

Je l’ai regardé.

« D’accord. Mais seulement si vous ouvrez les vôtres aussi. »

Nous ne sommes pas devenus inséparables du jour au lendemain.

Nous avons gardé nos habitudes, nos appartements et une partie de nos silences.

Mais chaque matin, nous ouvrions les volets de nos cuisines.

Le dimanche, je lui apportais du pain. De temps en temps, il déposait devant ma porte un morceau de tarte ou quelques pommes.

Quelques semaines plus tard, je me suis réveillée plus tard que d’habitude. Mon téléphone s’était éteint et mes volets étaient restés fermés.

À neuf heures douze, quelqu’un a sonné.

Monsieur Bernard se tenait sur le palier, en chaussons, les cheveux encore en désordre.

Il a essayé de prendre un air sévère.

« Madame Moreau, vous m’avez fait peur. »

Je me suis mise à pleurer.

Pas parce que j’étais en danger.

Mais parce que, pour la première fois depuis des années, mon silence avait poussé quelqu’un à sortir de chez lui pour venir vérifier que j’étais toujours là.

Ce matin-là, j’ai compris quelque chose.

Le contraire de la solitude, ce n’est pas d’avoir beaucoup de monde autour de soi.

C’est d’avoir une personne qui remarque que vos volets sont restés fermés.

Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.

Retour en haut