Le jour où une simple gorgée d’eau m’a sortie de la solitude

Je croyais que notre petit accord sur les volets nous protégerait seulement d’un accident. Je n’avais pas encore compris qu’un matin, ce serait à mon tour de remarquer le silence de monsieur Bernard.

Après le jour où il avait sonné chez moi à neuf heures douze, quelque chose avait changé.

Pas de manière spectaculaire.

Nous n’étions pas devenus une famille du jour au lendemain. Nous ne passions pas toutes nos soirées ensemble et nous ne nous racontions pas chaque détail de notre vie.

Mais nous savions que l’autre était là.

Chaque matin, en entrant dans ma cuisine, mon premier geste était désormais d’ouvrir les volets.

Je regardais ensuite de l’autre côté de la cour intérieure.

Quelques minutes plus tard, ceux de monsieur Bernard s’ouvraient à leur tour.

Parfois, je voyais seulement sa main tirer le rideau.

D’autres fois, il restait derrière la fenêtre avec sa tasse de café. Il levait deux doigts pour me saluer, et je répondais de la même façon.

Ce geste ne durait que quelques secondes.

Pourtant, il donnait un début à ma journée.

Avant, mes matins étaient silencieux. Je me levais, je préparais mon café et j’allumais mon ordinateur sans prononcer un seul mot.

Désormais, je savais que quelqu’un avait vu ma fenêtre s’éclairer.

Le dimanche, je continuais d’aller à la boulangerie.

La boulangère, qui s’appelait Sandrine, avait fini par apprendre que je n’achetais plus tout ce pain pour moi seule.

« Et deux petits pains pour votre voisin ? » demandait-elle souvent.

« Trois. Il prétend qu’il n’en mange qu’un, mais je connais la vérité. »

Elle riait.

Peu à peu, j’avais commencé à échanger quelques phrases avec les personnes qui venaient régulièrement le dimanche matin.

Il y avait une dame aux cheveux blancs qui prenait toujours une brioche.

Un père qui venait avec sa petite fille en pyjama sous son manteau.

Un homme silencieux qui achetait quatre croissants et un journal.

Je ne connaissais pas leurs vies.

Mais je reconnaissais leurs visages.

Et eux reconnaissaient le mien.

Un dimanche, Sandrine a posé mon sachet sur le comptoir et m’a demandé :

« Votre voisin va bien ? »

La question m’a surprise.

Monsieur Bernard était devenu quelqu’un dont on demandait des nouvelles.

« Oui. Il râle parce qu’il trouve que les journées raccourcissent trop vite, donc je suppose que tout va bien. »

« Dites-lui que je lui ai mis un chausson aux pommes. »

Quand je le lui ai apporté, il a regardé la pâtisserie avec méfiance.

« Je ne veux pas de traitement de faveur. »

« Ce n’est pas un traitement de faveur. C’est un chausson aux pommes. »

Il a fini par le manger avant même que le café soit prêt.

L’automne est arrivé.

À Lyon, les matins sont devenus plus gris. La pluie frappait souvent contre les vitres et les voitures roulaient sur une chaussée brillante.

Monsieur Bernard sortait moins.

Son genou le faisait souffrir, surtout quand l’air devenait humide.

Je lui proposais parfois de lui prendre quelque chose au marché ou à la pharmacie.

Au début, il refusait toujours.

« Je suis encore capable de marcher. »

« Je n’ai pas dit le contraire. Mais puisque j’y vais, je peux porter deux sacs au lieu d’un. »

Il finissait par me tendre une petite liste écrite au stylo bleu.

Il écrivait très proprement.

Café.

Beurre.

Pommes.

Soupe.

Et presque toujours, en bas de la feuille :

Quelque chose de sucré, mais pas trop.

En échange, il réparait ce qu’il pouvait chez moi.

Une poignée de placard qui bougeait.

Une lampe qui clignotait.

Le joint du robinet de la cuisine.

Il travaillait lentement, mais avec beaucoup de sérieux.

« Vous pourriez appeler quelqu’un pour faire ça », me disait-il.

« Je pourrais. Mais vous seriez vexé. »

« C’est possible. »

Un soir de novembre, alors que nous buvions une tisane chez lui, je lui ai demandé s’il avait de la famille.

Il a regardé longtemps sa tasse.

Je me suis aussitôt sentie indiscrète.

« Vous n’êtes pas obligé de répondre. »

« J’ai une fille », a-t-il fini par dire.

Il s’appelait en réalité André Bernard.

Je ne l’avais jamais appelé par son prénom. Pour moi, il avait toujours été monsieur Bernard, comme si nous étions restés dans l’escalier entre deux portes.

Sa fille s’appelait Claire.

Elle vivait près de Grenoble avec son mari et ses deux garçons.

« Vous les voyez souvent ? »

Il a remué sa cuillère, même si son sucre avait disparu depuis longtemps.

« Pas vraiment. »

« Vous êtes fâchés ? »

« Non. Pas exactement. »

Il m’a expliqué qu’après la mort de sa femme, Claire avait voulu qu’il se rapproche d’elle.

Elle lui avait proposé de venir passer plusieurs semaines chez eux.

Elle lui téléphonait souvent.

Mais André refusait presque toujours.

Il disait qu’il allait bien.

Qu’il n’avait besoin de rien.

Qu’il préférait rester chez lui.

« Au bout d’un moment, elle a arrêté d’insister », a-t-il murmuré.

« Peut-être qu’elle a pensé que vous vouliez être tranquille. »

« C’est ce que je lui ai fait croire. »

Il s’est levé pour prendre la cafetière, alors que nos tasses étaient encore pleines.

Je l’ai laissé faire.

« Pourquoi ? » ai-je demandé doucement.

Il est resté debout, le dos tourné vers moi.

« Parce que je ne voulais pas qu’elle me voie devenir vieux. »

Cette phrase m’a serré le cœur.

« Elle vous voit peut-être déjà devenir vieux, monsieur Bernard. Seulement, elle le voit de loin. »

Il s’est retourné.

Il n’avait pas l’air fâché.

Il avait seulement l’air fatigué.

« Vous êtes parfois un peu directe, madame Moreau. »

« C’est possible. »

Nous n’en avons plus parlé ce soir-là.

Le lendemain matin, ses volets se sont ouverts à huit heures vingt.

Les miens étaient déjà ouverts.

Nous nous sommes salués comme d’habitude.

Pendant plusieurs semaines, rien d’important ne s’est passé.

Puis décembre est arrivé.

Les fenêtres de l’immeuble se sont couvertes de petites décorations. Une famille du troisième étage avait accroché une guirlande autour de sa porte.

Dans l’entrée, quelqu’un avait posé un petit sapin artificiel sur une table.

Il penchait légèrement sur la gauche, mais personne n’osait le redresser.

Je n’aimais pas beaucoup cette période de l’année.

Quand mes parents étaient encore vivants, nous passions toujours quelques jours ensemble. Ma mère préparait trop à manger et mon père s’endormait devant la télévision après le déjeuner.

Après leur disparition, j’avais continué à décorer mon appartement pendant deux ou trois ans.

Puis j’avais arrêté.

Cela me semblait inutile.

Cette année-là, André m’a demandé ce que j’avais prévu pour le soir du 24 décembre.

« Rien de particulier. »

« Moi non plus. »

Nous sommes restés silencieux.

Puis il a ajouté :

« Je pourrais faire un gratin. »

« Et moi, je pourrais apporter le dessert. »

« Ce n’est pas une invitation. »

« Bien sûr que non. »

Nous avons donc décidé, sans vraiment le dire, de passer la soirée ensemble.

Quelques jours avant Noël, je suis rentrée du travail avec une petite plante dans les bras.

Ce n’était pas un sapin.

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