Le jour où une simple gorgée d’eau m’a sortie de la solitude

Seulement un petit conifère dans un pot, haut d’à peine cinquante centimètres.

André était sur le palier.

Il a regardé la plante.

« C’est pour quoi faire ? »

« Pour décorer. »

« Cela manque un peu d’ambition. »

« Vous avez quelque chose de mieux ? »

Il m’a fait entrer chez lui.

Au fond d’un placard, il a retrouvé une vieille boîte en carton.

À l’intérieur, il y avait des boules rouges, des étoiles en bois et une guirlande qui ne fonctionnait plus.

Il a pris une petite décoration en forme d’oiseau.

« Ma femme l’avait achetée la première année de notre mariage. »

Il a soufflé doucement dessus pour enlever la poussière.

Nous avons décoré le petit arbre dans ma cuisine.

Certaines boules étaient presque aussi grosses que ses branches.

L’ensemble était un peu ridicule.

Mais quand nous avons terminé, André est resté devant pendant un long moment.

« Elle aurait dit qu’il est affreux », a-t-il murmuré.

« Votre femme ? »

« Oui. Puis elle aurait passé une heure à le rendre encore plus affreux. »

Il souriait.

Le soir du 24 décembre, il a préparé son gratin.

J’ai apporté une tarte aux poires et une bouteille de jus pétillant.

Nous avons mangé sur sa table, entre les deux tasses.

La sienne et celle de sa femme.

Il n’avait toujours pas rangé la seconde.

Cette fois, il avait simplement ajouté une troisième tasse pour moi.

Après le repas, je lui ai offert une paire de chaussons.

Il m’a regardée comme si je venais de l’insulter.

« Mes anciens chaussons sont encore très bien. »

« Ils ont un trou. »

« Un petit trou. »

« On voit votre chaussette. »

« C’est une chaussette propre. »

Il a tout de même mis les nouveaux chaussons.

De son côté, il m’avait acheté un réveil à piles.

« Comme ça, votre téléphone ne pourra plus vous servir d’excuse pour garder vos volets fermés. »

J’ai ri.

Puis il m’a tendu une petite enveloppe.

À l’intérieur, il y avait une feuille avec un numéro de téléphone.

« C’est celui de Claire », a-t-il dit. « Ma fille. Au cas où. »

J’ai levé les yeux vers lui.

« Elle sait que vous me donnez son numéro ? »

« Non. »

« Vous devriez peut-être l’appeler vous-même. »

Il a regardé ailleurs.

« Après les fêtes. »

Je n’ai pas insisté.

Le lendemain matin, ses volets se sont ouverts à neuf heures moins dix.

Les miens étaient déjà ouverts.

Puis janvier est arrivé.

Un jeudi matin, je me suis levée à sept heures trente.

Il faisait encore sombre dehors.

J’ai préparé mon café, ouvert mes volets et allumé la petite lampe au-dessus de l’évier.

Chez André, tout était fermé.

Cela ne m’a pas inquiétée.

Il se levait parfois plus tard quand il avait mal dormi.

À huit heures trente, ses volets étaient toujours fermés.

À huit heures cinquante, rien n’avait changé.

Je me suis approchée de ma fenêtre.

Aucune lumière ne passait autour de ses rideaux.

À neuf heures précises, j’ai posé ma tasse.

J’ai attendu encore deux minutes.

Puis je suis sortie sur le palier.

J’ai sonné.

Une fois.

Deux fois.

Aucune réponse.

J’ai frappé avec le plat de la main.

« Monsieur Bernard ? C’est Alice. »

Rien.

J’ai senti mon cœur accélérer.

Des images me sont revenues.

Le carrelage froid de ma cuisine.

Le verre brisé.

La chaise renversée.

Mon calcul.

Quatre jours.

Mais cette fois, il ne s’agissait pas de moi.

« André ? »

C’était la première fois que je l’appelais par son prénom.

J’ai entendu un bruit très faible derrière la porte.

Comme quelque chose qui frottait contre le sol.

Puis sa voix.

« Alice… »

Je me suis approchée.

« Vous êtes tombé ? »

« Non. Je suis dans la chambre. Je n’arrive pas à me lever. »

Sa voix était si faible que j’avais du mal à l’entendre.

Heureusement, quelques semaines plus tôt, nous avions chacun confié un double de nos clés à l’autre.

Cela nous avait semblé exagéré sur le moment.

J’ai couru chez moi pour chercher la sienne.

Quand je suis entrée, l’appartement était froid.

J’ai trouvé André allongé dans son lit, tremblant sous deux couvertures.

Son visage était très pâle.

Une bouteille d’eau vide était posée sur la table de nuit.

« Depuis quand êtes-vous comme ça ? »

« Cette nuit. Je pensais que ça passerait. »

« Vous auriez dû m’appeler. »

« Je ne voulais pas vous réveiller. »

Même malade, il avait encore peur de déranger.

J’ai appelé les secours.

Pendant que nous attendions, je suis restée assise près de lui.

Il essayait de plaisanter.

« Au moins, je ne suis pas tombé dans la salle de bains cette fois. »

« Ce n’est pas vraiment une amélioration. »

Il a fermé les yeux.

« Vous avez bien fait de venir. »

« Vos volets étaient fermés. »

Quelques minutes plus tard, il a murmuré :

« Appelez Claire. »

J’avais encore son numéro dans mon portefeuille.

Elle a décroché rapidement.

« Bonjour ? »

Je ne savais pas comment me présenter.

« Bonjour, je m’appelle Alice Moreau. Je suis la voisine de votre père. »

Il y a eu un silence.

« Mon père ? Il s’est passé quelque chose ? »

Je lui ai expliqué qu’il était malade et que les secours arrivaient.

Sa voix a changé immédiatement.

Elle n’était plus prudente.

Elle était inquiète.

« Est-ce qu’il est conscient ? »

« Oui. Il est près de moi. »

« Passez-le-moi, s’il vous plaît. »

J’ai posé le téléphone contre son oreille.

André a ouvert les yeux.

« Claire ? »

Je n’entendais pas ce qu’elle disait.

Mais je l’ai vu fermer les paupières.

Une larme a glissé jusqu’à son oreille.

« Je suis désolé », a-t-il soufflé. « Je ne voulais pas t’inquiéter. »

Il a écouté.

Puis il a répondu :

« Oui. D’accord. Viens. »

André a été conduit à l’hôpital.

Il souffrait d’une forte infection et d’une importante déshydratation. Il a dû y rester plusieurs jours.

Claire est arrivée dans l’après-midi.

Je l’ai reconnue dès qu’elle est sortie de l’ascenseur.

Elle avait les mêmes yeux que son père.

Elle m’a serré la main, puis elle m’a prise dans ses bras sans prévenir.

« Merci d’avoir remarqué. »

Ces mots m’ont bouleversée.

Pas merci de l’avoir soigné.

Pas merci de l’avoir sauvé.

Merci d’avoir remarqué.

Nous sommes allées le voir ensemble.

Quand André a aperçu sa fille, il a essayé de se redresser.

« Tu as fait toute cette route pour rien. »

Claire a posé son sac et s’est assise près de lui.

« Papa, arrête de décider à ma place ce qui est inutile. »

Il a baissé les yeux.

Elle lui a pris la main.

« Je croyais que tu ne voulais plus nous voir. »

« Je ne voulais pas être un poids. »

« Tu étais mon père bien avant d’être un homme âgé. Ce n’est pas parce que tu as besoin de moi que tu deviens un poids. »

André n’a pas répondu.

Il serrait seulement ses doigts.

Je suis sortie de la chambre pour les laisser seuls.

Dans le couloir, je me suis assise sur une chaise.

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