Le jour où une simple gorgée d’eau m’a sortie de la solitude

Pour la première fois, je me suis demandé combien de personnes s’éloignaient les unes des autres simplement parce qu’elles avaient peur de déranger.

Combien attendaient un appel sans oser téléphoner.

Combien disaient qu’elles allaient bien pour ne pas devenir une charge.

Et combien finissaient par croire qu’elles avaient été oubliées.

André est rentré chez lui cinq jours plus tard.

Claire est restée toute la semaine.

Elle a rempli son réfrigérateur, changé ses draps et vérifié ses médicaments.

Il protestait à chaque étape.

« Je peux encore faire mon lit. »

« Alors tu le referas la semaine prochaine. Aujourd’hui, c’est moi. »

Ses deux petits-fils sont venus le samedi.

Ils n’étaient plus vraiment petits. L’aîné avait dix-sept ans et le second quatorze.

Ils ont monté les escaliers en faisant assez de bruit pour réveiller tout l’immeuble.

André prétendait que cela le fatiguait.

Mais il souriait sans arrêt.

Le dimanche matin, nous sommes tous allés à la boulangerie.

Sandrine a regardé le groupe entrer.

« Cette fois, vous avez une bonne raison d’acheter autant de pain, madame Moreau. »

André lui a montré le chausson aux pommes.

« Je tiens à préciser que je n’ai jamais demandé de traitement de faveur. »

Claire a levé les yeux au ciel.

« Il dit ça depuis toujours. »

Nous avons déjeuné ensemble dans son appartement.

La table était trop petite.

Il a fallu chercher des chaises chez moi.

Pour la première fois, la tasse de sa femme n’était plus seule de l’autre côté de la table.

Elle se trouvait au milieu de plusieurs verres, de serviettes froissées et de miettes de pain.

André l’a regardée.

Puis il a souri.

Après le départ de Claire, l’immeuble m’a semblé très calme.

Mais quelque chose avait changé.

Elle appelait son père presque tous les soirs.

Une fois par mois, elle venait passer le week-end.

Parfois, André allait chez elle quelques jours.

Il continuait à râler avant chaque départ.

Pourtant, il préparait sa valise trois jours à l’avance.

Notre système de volets a fini par attirer l’attention des autres voisins.

Une dame du deuxième étage m’a demandé pourquoi je regardais chaque matin vers la fenêtre d’André.

Je lui ai expliqué.

Elle a réfléchi, puis elle a dit :

« Ma sœur vit seule à Villeurbanne. Je devrais peut-être lui proposer la même chose. »

Nous n’avons pas créé de groupe officiel.

Nous n’avons organisé aucune grande réunion.

Nous avons simplement commencé à nous connaître un peu mieux.

La dame du deuxième étage s’appelait Mireille.

L’homme du troisième, qui portait toujours des cartons, s’appelait Thomas.

La mère avec les deux enfants du fond du couloir s’appelait Nora.

Nous avons échangé nos numéros.

Pas tous.

Seulement ceux qui le souhaitaient.

Quand quelqu’un partait quelques jours, il le disait à un voisin.

Quand une personne âgée ne descendait pas chercher son courrier, quelqu’un frappait à sa porte.

Quand un colis était trop lourd, on proposait de le monter.

C’étaient de petites choses.

Des choses presque invisibles.

Mais un immeuble peut changer avec presque rien.

Un bonjour qui dure dix secondes de plus.

Une porte que l’on tient.

Un sac de courses que l’on porte.

Une lumière que l’on remarque.

Au printemps, André et moi avons installé deux chaises pliantes dans la petite cour intérieure.

Le premier dimanche où il a fait assez doux, Sandrine nous a donné quelques viennoiseries invendues de la veille.

Nous avons préparé du café.

Mireille est descendue avec un gâteau au yaourt.

Nora a apporté du jus de fruits.

Thomas est arrivé avec six tasses dépareillées.

Personne n’avait prévu de rester longtemps.

Pourtant, deux heures plus tard, nous étions encore là.

Les enfants dessinaient à la craie sur le sol.

André racontait une histoire que j’avais déjà entendue trois fois.

Mireille riait trop fort.

Quelqu’un avait mis de la musique sur un téléphone.

Je regardais toutes ces personnes autour de moi.

Quelques mois plus tôt, j’aurais pu mourir seule dans ma cuisine.

Personne ne se serait inquiété avant plusieurs jours.

À présent, si mes volets restaient fermés, André sonnait à neuf heures.

Si je ne répondais pas, Mireille appelait.

Si elle ne me trouvait pas, Nora descendait.

Ce matin-là, dans la cour, André m’a tendu une tasse.

« Vous avez acheté trop de pain, encore une fois. »

J’ai regardé la grande corbeille presque vide.

« Apparemment, non. »

Il a hoché la tête.

« C’est vrai. »

Un peu plus tard, Claire est arrivée avec ses fils.

Elle avait une boîte dans les mains.

À l’intérieur, il y avait un nouveau service de tasses.

Elle les a posées devant son père.

« Comme ça, tu pourras garder celle de maman sans avoir peur que quelqu’un la casse. »

André a caressé le bord de la vieille tasse.

Puis il l’a placée sur une petite étagère, près d’une photo de sa femme.

Il ne l’a pas cachée dans un placard.

Il ne l’a pas jetée.

Il lui a simplement trouvé une nouvelle place.

Ce geste m’a émue.

Parfois, avancer ne signifie pas oublier.

Cela signifie faire un peu de place à ce qui existe encore.

Quelques semaines plus tard, un vendredi soir, je me suis servie un verre d’eau.

Pendant une seconde, j’ai repensé à cette nuit où je n’avais plus pu respirer.

J’ai regardé le carrelage.

La table.

La chaise que j’avais renversée.

La cuisine était la même.

Mais moi, je ne l’étais plus.

À travers le mur, j’ai entendu André éternuer.

Puis son téléphone a sonné.

Il a décroché en disant :

« Oui, Claire, je vais bien. Alice est juste à côté. »

Je me suis mise à sourire.

J’ai bu lentement.

Sur mon réfrigérateur, il y avait désormais plusieurs numéros écrits sur une feuille.

Celui d’André.

Celui de Claire.

Celui de Mireille.

Celui de Nora.

À côté, une petite note indiquait :

Dimanche, café dans la cour. Ne pas oublier les croissants.

Je ne vivais pas avec quelqu’un.

Je n’avais toujours ni compagnon, ni enfant, ni grande famille réunie autour de moi.

Mais je n’étais plus invisible.

Et surtout, je ne laissais plus les autres le devenir.

Aujourd’hui encore, chaque matin, j’ouvre mes volets avant neuf heures.

Ceux d’André s’ouvrent quelques minutes plus tard.

Parfois, il oublie.

Alors je vais sonner.

Il ouvre en portant ses nouveaux chaussons, les cheveux en désordre, et prend un air agacé.

« Madame Moreau, vous vous inquiétez pour rien. »

Je lui réponds toujours la même chose.

« Peut-être. Mais je préfère m’inquiéter pour rien que ne rien remarquer du tout. »

Puis nous allons boire un café.

Parce que le contraire de la solitude n’est pas seulement d’avoir quelqu’un qui remarque que vos volets sont fermés.

C’est aussi de devenir, à son tour, la personne qui regarde la fenêtre d’en face.

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