Le vieux chat du refuge a réuni deux femmes que la solitude avait effacées

La semaine où Gustave a cessé de dormir seulement sur mon oreiller pour commencer à attendre aussi le bruit de la sonnette du dimanche, j’ai compris que ce qui était entré chez moi avec ce vieux chat n’était pas seulement une présence.

C’était une suite.

Quelque chose qui continuait.

Quelque chose qui, visiblement, n’avait pas fini de relier des morceaux de vie que je croyais séparés pour toujours.

Au début, Monique venait avec une pudeur presque ancienne.

Elle retirait son manteau lentement dans l’entrée, le pliait sur ses genoux avant même de s’asseoir, et demandait toujours si elle ne dérangeait pas.

Toujours.

Comme si une habitude entière de sa vie lui avait appris à prendre le moins de place possible.

Je répondais chaque fois la même chose.

— Si vous dérangiez, Gustave vous le ferait savoir.

Alors elle riait.

Un petit rire discret, avec la main devant la bouche, comme certaines femmes de sa génération quand elles ont été trop longtemps sérieuses pour se permettre autre chose.

Gustave, lui, ne faisait pas semblant.

À peine elle arrivait qu’il abandonnait son coussin, sa fenêtre, son rayon de soleil ou sa sieste sacrée pour venir se poster devant elle.

Il ne courait pas.

À son âge, rien ne courait plus vraiment.

Mais il avançait avec une détermination tranquille qui suffisait à tout dire.

Au bout du troisième dimanche, Monique a cessé d’apporter seulement des biscuits secs.

Elle est venue avec une petite boîte en fer cabossée, bleue, décorée de fleurs presque effacées.

— J’ai retrouvé ça dans mes affaires, m’a-t-elle dit. C’était à ma sœur.

À l’intérieur, il y avait des photos.

Pas beaucoup.

Des photos de cuisine, de balcon, de fêtes sans importance apparente.

Des vies ordinaires, donc des vies précieuses.

Sur l’une d’elles, une femme brune aux joues pleines tenait Gustave tout petit dans ses bras.

Il n’était alors qu’un tas de poils trop grands pour lui, avec déjà cet air sérieux qui lui donnait l’air d’avoir des opinions sur tout.

— C’était Hélène, a dit Monique en touchant le coin de la photo avec le bout de l’ongle. Ma sœur.

Elle n’a pas pleuré en disant son nom.

Mais j’ai senti cette façon particulière qu’ont certaines douleurs anciennes de rester assises dans la pièce sans faire de bruit.

Je lui ai demandé comment elle était.

Pas malade.

Avant.

Vivante.

Monique a regardé son thé quelques secondes avant de répondre.

— Elle riait fort. Elle chantait faux. Elle salait trop tout. Et elle disait toujours que Gustave comprenait mieux les gens que les gens ne se comprenaient entre eux.

J’ai baissé les yeux vers le principal intéressé.

Il était roulé contre sa manche, le museau caché, comme s’il n’avait pas besoin de participer à la conversation pour savoir qu’elle parlait de lui.

— Elle n’avait pas tort, j’ai dit.

Cette phrase-là a fait quelque chose.

Pas un grand moment de cinéma.

Pas un effondrement.

Juste un léger relâchement dans ses épaules.

Comme si, pendant une seconde, quelqu’un d’autre qu’elle acceptait enfin de porter un peu du souvenir.

À partir de là, les dimanches ont changé de nature.

Ce n’étaient plus seulement des visites.

C’étaient des rendez-vous.

Une sorte de coutume nouvelle, installée si doucement qu’aucune de nous n’a eu besoin de la nommer.

Je mettais une nappe propre.

Monique apportait parfois un cake, parfois des clémentines, parfois rien du tout à part elle-même, ce qui finissait par suffire largement.

Et Gustave présidait tout ça comme un vieux voisin indulgent.

Un dimanche de janvier, il a neigé.

Pas beaucoup.

Juste cette neige fine et hésitante qui blanchit les toits sans vraiment tenir sur les trottoirs.

Monique est arrivée avec les joues rouges de froid et une écharpe tricotée trop serrée autour du cou.

— J’ai failli ne pas venir, a-t-elle dit en essuyant ses chaussures sur le paillasson. Puis je me suis dit que lui n’allait pas comprendre l’excuse.

— Et il aurait eu raison, j’ai répondu.

Elle a souri, mais ce jour-là quelque chose n’allait pas.

Je l’ai vu tout de suite à la façon dont elle a posé son sac à ses pieds sans l’ouvrir.

À la façon dont elle a gardé ses gants plus longtemps que d’habitude.

À la façon surtout dont elle n’a pas parlé à Gustave dans la première minute.

Ça, ce n’était pas normal.

J’ai attendu qu’elle prenne deux gorgées de thé.

Puis j’ai demandé :

— C’est mauvais jour ou mauvais moment ?

Elle a eu un petit souffle.

— Les deux, peut-être.

Elle vivait dans une résidence discrète, à quelques arrêts de bus de chez moi.

Une chambre propre.

Une salle commune trop chauffée.

Des couloirs qui sentaient la soupe et les produits ménagers.

Elle ne s’en plaignait jamais vraiment, parce qu’il existe une génération de femmes qui remercient encore quand on leur retire presque tout.

Mais ce jour-là, une nouvelle direction venait d’annoncer quelques changements.

Des horaires plus stricts pour les visites.

Moins de liberté pour descendre quand on voulait.

Et surtout cette phrase qui avait suffi à lui briser quelque chose :

“Il faut comprendre, madame, ici on essaie d’éviter les attachements compliqués.”

Je n’ai rien dit tout de suite.

Je connais trop bien ce genre de phrase.

Les phrases propres.

Les phrases raisonnables.

Les phrases qui donnent l’air de parler d’organisation alors qu’elles parlent en réalité de renoncer un peu plus.

Monique regardait la buée sur sa tasse.

— À notre âge, a-t-elle murmuré, on dirait que tout le monde veut nous simplifier. Les repas. Les sorties. Les affaires. Les liens. Comme si, passé un certain moment, la vie devait tenir dans une boîte plus petite.

Je crois que c’est à cet instant-là que j’ai cessé de la voir seulement comme “la femme de la lettre”.

Elle est devenue Monique, tout entière.

Avec sa fatigue.

Sa dignité.

Et cette colère douce qu’elle s’autorisait à peine.

Gustave s’est réveillé, a levé la tête, puis est venu poser une patte sur son genou.

Une seule.

Son geste favori, manifestement.

Elle a laissé échapper un rire tremblé.

— Lui, au moins, il sait répondre.

Après son départ, l’appartement m’a semblé différent.

Pas vide.

Pas triste.

Mais traversé par une pensée qui ne me laissait plus tranquille.

Je me suis surprise à regarder ma table, mes deux chaises, la troisième contre le mur que je n’utilisais jamais.

À regarder la petite bibliothèque du salon.

Le plaid plié dans le fauteuil.

Le coin de fenêtre où Gustave aimait s’installer.

Tout à coup, je voyais non plus ce que j’avais, mais la place restante.

Et cette idée-là m’a poursuivie toute la semaine.

Le dimanche suivant, Monique est arrivée avec un petit pot de violettes.

— Pour votre fenêtre, a-t-elle dit. Chez ma sœur, il y en avait toujours.

Je lui ai trouvé un cache-pot.

Nous avons déplacé un livre, une pile de courrier, puis encore autre chose.

À deux, nous avons réorganisé tout le bord de la fenêtre avec un sérieux absurde, comme si la beauté de trois fleurs pouvait remettre de l’ordre dans bien plus que du désordre domestique.

Peut-être que c’était vrai, au fond.

Ce jour-là, elle a mangé plus que d’habitude.

Deux parts de tarte.

Puis elle a avoué, presque honteuse :

— C’est idiot, mais je n’aime pas déjeuner seule le dimanche.

— Ce n’est pas idiot du tout, j’ai dit.

Le silence qui a suivi n’était pas gêné.

Il était plein.

Plein de tout ce qu’on comprend enfin quand quelqu’un ose dire à voix haute quelque chose qu’on ressent depuis des années.

Alors j’ai pris une inspiration.

— Moi non plus.

Elle a levé les yeux.

Et quelque chose de très simple est né entre nous à cet instant.

Pas un grand projet.

Pas une promesse lyrique.

Juste une évidence.

À partir du dimanche suivant, le thé est devenu déjeuner.

Puis parfois soupe.

Puis parfois gratin.

Puis un jour Monique est venue plus tôt pour “aider”, ce qui voulait surtout dire éplucher des pommes en me racontant des souvenirs de jeunesse que personne ne lui demandait plus jamais.

Elle avait été couturière.

Pas dans un grand atelier prestigieux, non.

Dans un endroit modeste où l’on reprenait les ourlets, où l’on ajustait les vestes, où l’on rendait présentables les gens qui n’avaient pas le luxe de racheter du neuf.

Elle parlait des tissus comme d’autres parlent de musique.

Du tombé d’une laine.

Du bruit d’une doublure entre les doigts.

Des robes de communion trop longues qu’il fallait reprendre dans l’urgence.

Des manteaux de veuves qu’on élargissait parce qu’elles avaient maigri.

— Les vêtements disent souvent la vérité avant les gens, a-t-elle dit un jour.

Je me suis mise à lui raconter, moi aussi.

Pas tout d’un coup.

Par morceaux.

J’ai parlé du divorce devenu ancien, mais pas inoffensif.

Des enfants qui vivaient loin et appelaient avec affection, oui, mais pressés.

Du travail fini depuis plusieurs années, et de cette drôle de manière qu’a la retraite de vous donner du temps sans toujours vous rendre l’usage qu’on en fait.

J’ai même avoué cette habitude ridicule de manger debout à l’évier.

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