« Si tu lis ça, c’est que tu as gardé la veste. Je ne te connais pas pour être sentimental, mais je te connais pour être fidèle à ta façon. Je t’ai vu courir partout, régler les choses, faire le solide, et j’ai fait semblant de te croire. Alors je te laisse ce bout de moi, pas pour te faire pleurer, mais pour que tu te souviennes que je t’ai aimé sans condition, même quand je me moquais de toi. »
J’ai avalé de travers, et j’ai senti mes yeux piquer, franchement, sans élégance. La lettre continuait, simple, presque banale, et c’était justement ça qui me déchirait. Il parlait d’Oscar, du fait que « le vieux médecin » avait travaillé tous les soirs, qu’il pétrissait là où ça faisait mal, et que parfois, quand mon père n’arrivait plus à dormir, il calait son visage dans le poil du chat pour se rappeler qu’il était encore vivant.
« Je ne veux pas que tu remplaces quoi que ce soit, écrivait-il. Je veux juste que tu t’autorises à manquer. Tu as le droit d’être en retard sur ton propre chagrin. Et si Oscar s’accroche à l’odeur, laisse-le faire. Les bêtes, au moins, ne mentent pas. »
J’ai posé la lettre sur mes genoux, et j’ai pleuré, vraiment. Pas en silence héroïque, pas en larmes dignes, mais avec cette honte enfantine qui vous fait renifler et rire en même temps parce que vous vous trouvez ridicule. Oscar, comme attiré par le son, a quitté la veste, a boité jusqu’à moi, et s’est installé contre ma cuisse.
Il a levé la tête, a reniflé la feuille, puis a poussé un petit souffle, presque un soupir. Je ne sais pas si c’était de l’imagination, mais j’ai eu la sensation qu’il reconnaissait, lui aussi, quelque chose de familier. Comme si le papier, à sa manière, portait encore une trace vivante.
Les jours suivants, j’ai repensé à la phrase de ma voisine, et à la lettre, et à l’appartement de mon père qui n’existait plus pour nous. Je n’ai pas voulu trahir Oscar, ni me punir moi-même en vivant dans une odeur qui collait aux rideaux. J’ai simplement cherché une troisième voie, quelque chose de doux, de respectueux, qui ne force rien.
Un dimanche matin, j’ai étalé la veste sur la table, comme on prépare un corps avant une cérémonie. Oscar observait de loin, assis, attentif, sans agressivité cette fois. J’ai pris une paire de ciseaux et, avec précaution, j’ai découpé une petite bande à l’intérieur du col, là où l’odeur était la plus forte, là où Oscar plongeait toujours son visage.
Je l’ai cousue dans un vieux tissu épais, un coussin simple, sans fioritures, que j’ai placé dans le panier. Le reste de la veste, je l’ai lavé doucement, pas pour effacer mon père, mais pour que le vêtement cesse d’envahir l’air. Quand j’ai reposé le coussin, Oscar s’est approché, a reniflé, puis s’est allongé dessus avec un soulagement visible.
Il a pétri, gauche, droite, gauche, droite, et son ronronnement a rempli la pièce comme une musique basse. La veste, propre, est restée pliée dans une boîte, avec la lettre, et je l’ai rangée dans une armoire. Pas pour la cacher, mais pour lui donner une place, comme on donne une place à quelqu’un dans sa mémoire.
Le soir, j’ai repris mon travail au bureau, et pour la première fois depuis des mois, je n’ai pas eu l’impression de trahir mon père en me concentrant sur autre chose. Oscar dormait près de moi, le museau contre le coussin, et il avait ce visage apaisé des chats qui ont trouvé leur point d’équilibre. Moi, j’avais la lettre à portée de main, et je me suis surpris à sourire en relisant une phrase où mon père se moquait, encore, de mon obsession des listes.
Plus tard, ma voisine a croisé Oscar dans le couloir et a remarqué qu’il semblait plus calme. Je lui ai dit merci, simplement, sans grandes explications. Elle a haussé les épaules, comme si ce n’était rien, mais ses yeux ont brillé une seconde.
— On fait comme on peut, a-t-elle dit. L’important, c’est de ne pas se dépêcher de guérir.
Aujourd’hui, quand quelqu’un vient chez moi, l’odeur ne saute plus au visage. Il reste une trace, parfois, quand il fait chaud ou quand Oscar se retourne en ronronnant, mais elle n’est plus une provocation. C’est une présence discrète, un fil qui relie, au lieu d’un mur qui sépare.
Et surtout, le soir, quand je ferme l’ordinateur, je prends deux minutes. Je m’assois sur le sol, près du panier, je passe une main sur le dos d’Oscar, et je le regarde pétrir, lentement, comme s’il réparait le monde. Je ne cherche plus à être efficace à ce moment-là, je ne me répète plus ce que j’aurais dû faire ou dire, je reste juste là.
Mon père n’est pas revenu, bien sûr. Mais dans ce ronronnement grave, dans ce geste vieux comme l’enfance, je sens quelque chose qui ressemble à une paix possible. Oscar a gardé l’odeur, moi j’ai gardé la lettre, et ensemble, sans le savoir, on a fabriqué un endroit où le manque peut exister sans tout dévorer.






