Hier, une femme est entrée dans mon salon vers seize heures, sans rendez-vous. Elle m’a demandé si je pouvais la prendre entre deux clients.
J’ai levé les yeux, et j’ai tout de suite vu que quelque chose n’allait pas. Les yeux rouges, le visage fermé, les mains qui tremblaient.
— Vous voulez quoi ? je lui ai demandé.
Elle m’a montré son téléphone. Sur l’écran, il n’y avait qu’un nombre.
392
— Juste ça. En noir. Au poignet. Vous pouvez le faire maintenant ?
J’ai regardé le chiffre, puis son visage.
— Oui, je peux.
J’ai hésité un instant avant d’ajouter :
— Je peux vous demander ce que ça veut dire ?
Elle s’est assise en face de moi et a pris une longue inspiration.
— C’est le nombre de jours pendant lesquels ma fille n’a pas consommé avant de mourir d’une overdose. Je l’ai trouvée hier.
Je n’ai rien trouvé à répondre. Rien qui sonne juste. Alors j’ai préparé mon matériel en silence.
Mais elle, elle avait besoin de parler.
— Tout le monde dira qu’elle a rechuté. Qu’elle a raté. Personne ne parlera des 392 jours d’avant. Personne ne dira qu’elle allait à ses réunions, qu’elle avait retrouvé un travail, qu’elle s’était remise à peindre. Pendant 392 jours, j’ai retrouvé ma fille. Et je refuse qu’on ne retienne que le dernier jour.
Sa voix s’est cassée.
— Moi, je veux me souvenir qu’elle s’est battue. Je veux que ce soit écrit sur moi. Je veux que personne ne puisse effacer ces jours-là.
Je lui ai tatoué le nombre. Petit. Simple. 392, à l’intérieur du poignet, là où elle pourrait le voir tous les jours.
Quand j’ai eu fini, elle a regardé son bras longtemps. Puis elle m’a payé, a laissé beaucoup trop d’argent sur le comptoir, et s’est dirigée vers la porte. Juste avant de sortir, elle s’est retournée.
— Je peux vous demander quelque chose d’un peu bizarre ?
— Allez-y.
— Gardez le stencil. Et si quelqu’un entre ici après avoir perdu un proche à cause de l’addiction, ou pour honorer quelqu’un qui s’est battu… faites-lui ce tatouage gratuitement. N’importe quel nombre. Dix jours, cent jours, un seul jour, même quelques heures. Je veux juste que quelqu’un leur dise que ça comptait.
Elle est partie avant que je réponde.
J’ai gardé le stencil.
Je l’ai mis dans un petit cadre derrière le comptoir. En dessous, j’ai écrit sur une ardoise :
Tatouages des jours tenus — offerts.
Parce que chaque jour compte.
Je pensais sincèrement que personne ne me prendrait au sérieux.
Trois jours plus tard, un homme est entré, a lu le panneau, et s’est mis à pleurer.
— Vous pouvez faire 1 279 ?
— Oui. C’est pour qui ?
— Mon frère. Ça faisait 1 279 jours qu’il n’avait pas rechuté. Il est mort la semaine dernière dans un accident. Il s’était battu pendant des années pour s’en sortir… et tout s’est arrêté d’un coup.
Je lui ai tatoué 1279 sur l’avant-bras. Gratuitement. Quand j’ai eu fini, il m’a serré dans ses bras sans dire un mot.
Après ça, le bouche-à-oreille a fait le reste.
En quelques semaines, j’ai tatoué des dizaines de chiffres.
47 jours.
6 jours.
1 823 jours.
2 jours.
Une femme m’a demandé 14 heures.
Je l’ai regardée, et elle a compris que je la laissais parler.
— Mon fils a tenu quatorze heures sans consommer avant de reprendre. Il est mort le soir même. Tout le monde me dit que quatorze heures, ce n’est rien. Mais pour lui, c’était énorme. Pendant quatorze heures, il a essayé.
Je lui ai tatoué 14 heures sur l’épaule. Elle a pleuré tout le long. Quand je lui ai montré le résultat, elle a murmuré :
— Maintenant, personne ne pourra dire qu’il n’a pas essayé.
Le plus dur, c’est un homme qui m’a demandé un 0.
— Zéro ? j’ai répété.
Il a hoché la tête.
— Ma fille n’a jamais réussi à tenir une journée entière. Pas une seule. Elle a essayé d’arrêter un nombre incalculable de fois. Elle est passée par plusieurs centres, elle a recommencé, elle a rechuté. Les gens parlent d’elle comme si elle n’avait jamais voulu s’en sortir. C’est faux. Elle a essayé jusqu’au bout. Elle n’a pas eu un seul jour complet, mais elle a eu une infinité de tentatives. Vous pourriez faire un zéro avec un petit signe infini à côté ?
J’ai senti ma gorge se serrer.
Un zéro avec un signe infini. Pour une fille qui n’avait jamais cessé d’essayer.
Je l’ai tatoué en silence. Quand j’ai eu fini, il a posé la main sur le dessin et a soufflé :
— Merci. C’est exactement ça.
Il y a aussi eu un jeune de dix-huit ans, venu avec son père.
— Je voudrais 91 jours. Pour moi.
Son père a simplement dit :
— C’est lui qui le veut. Et je suis fier de lui.
Je lui ai tatoué 91 sur l’avant-bras. Il a regardé le chiffre longtemps avant de dire :
— Le jour où j’aurai envie de replonger, je verrai ça. Je me rappellerai que j’ai tenu 91 jours. Alors je pourrai tenir un jour de plus.
Depuis, il revient tous les trente jours. Je n’ajoute pas un nouveau nombre. Juste un petit trait à côté du premier. La dernière fois, il en avait déjà cinq.
Et puis, un an plus tard, la première femme est revenue.
Je l’ai reconnue tout de suite. Elle a relevé sa manche et m’a montré un autre tatouage.
1
— Ça veut dire quoi ? je lui ai demandé.
Elle a souri à travers ses larmes.
— Un an. Un an depuis la mort de ma fille. Un an pendant lequel je suis restée debout. Un an sans lâcher. Chaque fois que je voulais abandonner, je regardais le 392. Je me disais que si elle avait pu se battre pendant 392 jours, moi je pouvais tenir encore une journée. Puis une autre. Alors aujourd’hui, je compte mes jours à moi aussi.
Aujourd’hui, j’ai un mur de photos dans le salon. Des poignets, des avant-bras, des épaules. Des chiffres petits ou grands. Des jours, des heures, parfois même un symbole.
Chaque tatouage est offert.
Et chaque tatouage raconte la même chose : quelqu’un a essayé.
Quelqu’un s’est battu.
Quelqu’un a tenu aussi longtemps qu’il a pu.
Certaines personnes s’en sont sorties. D’autres non. Mais je refuse qu’on résume une vie au dernier jour.
Parce que l’addiction, ce n’est pas seulement la rechute.
C’est aussi tous les jours d’avant. Toutes les heures gagnées. Toutes les tentatives recommencées.
Avant, je pensais qu’un chiffre n’était qu’un chiffre.
Aujourd’hui, je sais que parfois, un nombre peut porter toute une vie.
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