Les chiffres qu’on porte pour ne jamais oublier ceux qui se sont battus

Au mur de photos. Aux poignets alignés. Aux chiffres minuscules qui portaient des vies entières. Je croyais qu’après ça, il n’y avait plus rien à ajouter.

Je me trompais.

Parce que quelques mois plus tard, un mardi de pluie, juste avant la fermeture, une fille d’à peine vingt ans est entrée dans le salon et m’a posé une question que personne ne m’avait encore posée.

— Vous faites aussi ces tatouages-là pour les gens qui sont encore vivants ?

J’ai levé les yeux vers elle.

Elle était trempée jusqu’aux manches. Elle tenait ses clés si fort que ses jointures étaient blanches. Et derrière la vitre, garée en double file, j’ai vu une voiture avec quelqu’un assis côté passager, le front appuyé contre la fenêtre.

— Oui, j’ai dit. Ça dépend. Pour qui ?

Elle s’est retournée vers la rue.

— Mon père. Ça fait trois jours.

J’ai attendu.

Elle a dégluti, puis elle a parlé d’une voix rapide, comme si elle avait peur de perdre son courage si elle s’arrêtait.

— Trois jours sans consommer. Il voulait venir, puis au dernier moment il m’a dit que c’était ridicule. Que trois jours, ce n’était rien. Que vos tatouages, c’était pour les gens qui avaient vraiment tenu. Pas pour lui.

Elle avait les larmes aux yeux, mais elle ne pleurait pas.

— Moi, je crois que trois jours, c’est énorme, a-t-elle ajouté. Surtout pour lui.

Je n’ai même pas eu besoin de réfléchir.

J’ai pris mon manteau, je suis sorti sous la pluie, et je suis allé jusqu’à la voiture.

L’homme devait avoir la cinquantaine. Le visage creusé, les mains abîmées, la fatigue jusque dans la manière de respirer. Quand il m’a vu approcher, il a tout de suite baissé les yeux, comme s’il avait déjà honte d’être là.

— Votre fille m’a expliqué, j’ai dit.

Il a eu un petit rire sans joie.

— Trois jours. On a vu plus glorieux.

— J’ai tatoué quatorze heures, j’ai répondu. J’ai tatoué un zéro avec un signe infini. J’ai tatoué des chiffres pour des morts, pour des vivants, pour des gens qui tenaient encore debout sans savoir combien de temps ça durerait. Alors oui, trois jours, ça compte.

Il m’a regardé longtemps.

Comme s’il essayait de voir si je mentais.

Puis il a soufflé par le nez, très doucement.

— D’accord, il a dit. Alors faites-moi 3.

Sa fille est entrée avec nous. Elle n’a pas lâché sa main une seule seconde.

Je lui ai tatoué le chiffre à l’intérieur du poignet. Petit, propre, exactement comme les autres. Quand j’ai essuyé l’encre une dernière fois, il a regardé son bras comme on regarde quelque chose qu’on n’ose pas encore croire.

— Je n’ai pas souvent eu envie d’être fier de moi, a-t-il murmuré.

Sa fille a enfin pleuré.

Ce soir-là, après leur départ, je suis resté seul dans le salon, devant l’ardoise.

J’ai relu ce que la première femme m’avait demandé, un an plus tôt, juste avant de sortir de ma vie pour la première fois.

N’importe quel nombre. Dix jours, cent jours, un seul jour, même quelques heures.

Jusque-là, j’avais surtout entendu la douleur de ceux qui restaient. Ce soir-là, j’ai compris qu’elle avait aussi laissé une porte ouverte pour ceux qui luttaient encore.

Le lendemain, j’ai ajouté une ligne sous l’ardoise.

Pour les absents. Et pour les vivants.

Je pensais que ça ne changerait rien.

Encore une fois, je me trompais.

À partir de là, les gens ont commencé à venir autrement.

Il y avait toujours des mères, des frères, des compagnes, des pères avec des chiffres pour ceux qu’ils avaient perdus. Mais il y avait aussi des gens qui poussaient ma porte avec leurs propres jours dans les mains.

5 jours.

31 jours.

8 heures.

204 jours.

Un homme de mon âge est venu pour 11. Il m’a dit que c’était la première fois, depuis vingt ans, qu’il arrivait à passer onze jours sans appeler celui qu’il appelait “son vieux démon”. Il ne voulait pas d’un grand tatouage. Juste un 11 derrière l’oreille.

Une femme m’a demandé 60. Pas pour une dépendance à une substance, m’a-t-elle dit, mais pour soixante jours sans retourner vers quelqu’un qui lui faisait du mal. Elle tremblait en parlant, comme si elle avait honte de comparer sa bataille à celle des autres.

Je lui ai répondu la même chose que je répondais désormais à presque tout le monde :

— Ce n’est pas un concours de douleur. C’est un marqueur de courage.

Elle a fermé les yeux, et elle m’a dit merci comme si ce mot lui coûtait.

Le plus étrange, c’est que le salon a changé d’air.

Pas d’un coup. Pas comme dans les films. Mais petit à petit, il y avait moins de silence lourd et plus de respirations profondes. Plus de gens qui entraient voûtés et ressortaient un peu plus droits.

Le mur de photos continuait de grandir.

Sauf qu’au milieu des 392, des 1279, des 14 heures et des 0 infinis, il y avait maintenant des chiffres qui ne parlaient plus seulement de fin.

Ils parlaient de continuité.

Ils parlaient du lendemain.

Un matin, le jeune de dix-huit ans revenu pour ses 91 jours a repassé la porte.

Je l’ai reconnu tout de suite, mais il avait changé.

Pas physiquement seulement. Bien sûr, il avait meilleure mine, le regard plus clair, les épaules moins serrées. Mais ce n’était pas ça, le plus frappant. C’était la manière qu’il avait d’entrer.

La première fois, il était arrivé comme quelqu’un qui demandait pardon d’exister.

Cette fois, il est entré comme quelqu’un qui avait appris à rester.

— Ça fait longtemps, j’ai dit.

Il a souri.

— Oui. J’avais peur de revenir trop tôt. Puis j’ai eu peur de revenir trop tard.

Son père n’était pas avec lui. À la place, il tenait un carton à dessin sous le bras.

— Je peux vous montrer quelque chose ?

Il a sorti plusieurs feuilles. Des croquis. Des mains, des yeux, des portraits, des détails de poignets, des chiffres, des ombres, des fleurs. C’était brut, mais il y avait quelque chose de juste. Quelque chose de vivant.

— J’ai recommencé à dessiner, il a dit. Au début, juste pour ne pas replonger. Après, parce que j’aimais vraiment ça. Je sais que je n’en suis pas là. Je sais que ça prend du temps. Mais… vous auriez besoin d’aide, parfois ? Pour nettoyer, pour accueillir, pour préparer le poste, pour servir un café ? N’importe quoi.

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