Ma vieille chienne grincheuse a adopté trois chatons et réveillé notre maison

Je pensais que le plus difficile était de décider de garder les trois chatons.

Je me trompais.

Le plus difficile, c’était d’expliquer à Colette que devenir mère à douze ans ne lui donnait pas automatiquement le droit de gérer toute la maison.

Dès le lendemain, elle a pris ses fonctions très au sérieux.

Trop au sérieux.

Elle refusait que je change les serviettes sans supervision.

Elle refusait que je remplisse les gamelles sans inspection.

Elle refusait surtout que les chatons mangent quelque chose sans avoir d’abord reniflé la nourriture elle-même, comme une cheffe de cantine à la retraite.

J’ai essayé de lui dire :

— Colette, ce n’est pas ton travail.

Elle m’a regardée.

Puis elle a poussé la gamelle du bout du museau vers les chatons.

Très clairement, mon avis n’avait pas été demandé.

Il a fallu leur donner des noms.

Au début, je ne voulais pas.

Je me disais que si je leur donnais des noms, ce serait terminé.

Comme si les trois petites bêtes n’avaient pas déjà pris possession de mon salon, de ma cuisine, de mes chaussettes propres et du cœur de ma vieille chienne.

Le plus petit est devenu Miette.

Parce qu’il avait toujours l’air d’être tombé d’une nappe.

La plus vive, celle qui attaquait les lacets avec la détermination d’un soldat, je l’ai appelée Ficelle.

Et le troisième, plus rond, plus calme, avec une manière très sérieuse de regarder le monde, est devenu Gaston.

Colette les a acceptés sans discuter.

Je crois qu’elle avait déjà ses propres noms, mais qu’elle a eu la politesse de ne pas me vexer.

Les premiers jours, j’ai appris une chose importante.

Trois chatons, ce n’est pas trois petits animaux.

C’est une catastrophe à pattes.

Ils dormaient dans la corbeille à linge propre.

Ils grimpaient dans le rideau de la cuisine.

Ils entraient dans un carton vide et ressortaient comme s’ils revenaient d’une expédition en montagne.

Et Colette suivait tout.

Lentement.

Avec ses hanches raides, son ventre rond, son museau gris.

Elle ne courait pas après eux.

Elle les escortait.

Comme une vieille surveillante de cour de récréation qui a mal aux genoux mais encore beaucoup d’autorité.

Un matin, j’ai trouvé Ficelle dans mon tiroir à torchons.

Gaston dormait dans la gamelle vide.

Miette était introuvable.

J’ai appelé :

— Miette ?

Rien.

J’ai regardé sous le canapé.

Dans les chaussures.

Derrière le panier de pommes de terre.

Rien.

Mon cœur s’est mis à battre trop vite.

Colette, elle, ne paniquait pas.

Elle était assise devant le placard de l’entrée.

Très droite.

Très digne.

Je l’ai ouvert.

Miette était là, roulé dans une vieille écharpe, en train de dormir comme un prince.

Colette m’a regardée avec une lassitude immense.

Un regard qui disait :

« Tu vois ? Heureusement que je suis là. »

J’ai fermé le placard doucement.

Puis je me suis excusée.

Oui.

Je me suis excusée auprès de ma chienne.

À partir de là, j’ai compris que je n’étais plus propriétaire de ma maison.

J’étais colocataire.

Avec une mère canine et trois petits locataires sans respect pour les tissus.

Ma sœur est venue les voir le dimanche.

Elle est entrée avec une tarte aux pommes et beaucoup trop d’assurance.

— Tu ne vas quand même pas les garder tous les trois, m’a-t-elle dit.

À ce moment-là, Colette était couchée sur son tapis.

Miette dormait entre ses pattes.

Ficelle mordillait une oreille de Colette.

Gaston avait posé sa tête sur son dos, comme sur un coussin chauffant.

Ma sœur s’est arrêtée.

Elle a regardé la scène.

Puis elle a murmuré :

— Bon. D’accord. Je retire ce que j’ai dit.

Elle s’est assise par terre, malgré son pantalon propre.

Colette l’a laissée approcher.

Mais pas trop.

Juste assez pour comprendre que les visites étaient autorisées, pas les décisions.

Les enfants sont passés le week-end suivant.

Mon fils a ri en voyant Colette entourée des trois chatons.

— Maman, on dirait qu’elle a retrouvé un métier.

Il a dit ça simplement.

Sans savoir que cette phrase allait me rester dans la tête toute la journée.

Un métier.

Oui.

C’était exactement ça.

Depuis qu’elle avait ces chatons, Colette avait retrouvé quelque chose.

Pas seulement de l’énergie.

Pas seulement de la curiosité.

Une place.

Un rôle.

Une raison de se lever quand elle entendait un petit miaulement dans la cuisine.

Une raison de venir vérifier le couloir.

Une raison de soupirer très fort quand Ficelle faisait tomber une pile de magazines.

Avant eux, Colette dormait beaucoup.

Trop, peut-être.

Je mettais ça sur l’âge.

Je disais :

— Elle est vieille, c’est normal.

Mais parfois, avec les êtres qu’on aime, on confond la vieillesse avec le renoncement.

On se dit qu’ils ralentissent parce que le corps fatigue.

On oublie que le cœur aussi peut s’ennuyer.

Quelques jours plus tard, j’ai pris rendez-vous chez le vétérinaire.

Pour les chatons.

Et pour Colette.

Je ne voulais pas me l’avouer, mais j’avais peur.

Peur que tout cela soit trop pour elle.

Peur que les chatons l’épuisent.

Peur d’avoir fait un choix égoïste parce que la scène de la caisse de transport m’avait brisé le cœur.

La vétérinaire, une femme douce avec des lunettes rondes et des poches pleines de friandises, a examiné les trois petits.

Ils étaient en bonne santé.

Un peu maigres.

Un peu sales encore.

Mais solides.

Puis elle a regardé Colette.

Colette, bien sûr, s’est tenue comme une patiente exemplaire.

Sauf quand Miette a miaulé depuis la caisse.

Là, elle a tourné la tête d’un coup.

La vétérinaire a souri.

— Elle les surveille vraiment.

— Elle croit que ce sont les siens, ai-je répondu.

La vétérinaire a posé une main sur le dos de Colette.

— Peut-être qu’elle ne le croit pas. Peut-être qu’elle le sait à sa façon.

J’ai senti mes yeux piquer.

Je me suis mise à parler trop vite.

J’ai expliqué son âge.

Ses hanches.

Ses moments de fatigue.

Le fait qu’elle mangeait mieux depuis l’arrivée des chatons.

Le fait qu’elle marchait davantage.

Le fait aussi que je ne voulais pas lui faire du mal en croyant bien faire.

La vétérinaire m’a écoutée sans m’interrompre.

Puis elle a dit :

— Il faudra la ménager. Des coins calmes, pas d’escaliers inutiles, pas de jeux trop brusques. Mais ce que je vois là, ce n’est pas une chienne épuisée.

Elle a caressé le museau gris de Colette.

— C’est une vieille dame qui a retrouvé de l’importance.

Sur le chemin du retour, je n’ai presque pas parlé.

Colette était couchée à l’arrière, près de la caisse des chatons.

Elle avait posé son museau contre la grille.

Les trois petites pattes passaient entre les barreaux.

Comme la première fois.

Sauf que cette fois, je ne me sentais plus coupable.

Je me sentais responsable.

Ce n’était pas pareil.

Alors j’ai changé certaines choses à la maison.

J’ai mis un panier bas dans le salon pour que Colette puisse s’y allonger sans effort.

J’ai installé une couverture près du radiateur.

J’ai déplacé les gamelles pour qu’elle n’ait pas à glisser sur le carrelage de la cuisine.

J’ai acheté une petite barrière pour que les chatons ne transforment pas les escaliers en terrain d’entraînement.

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