Évidemment, Ficelle a trouvé le moyen de passer par-dessous au bout de deux jours.
Colette m’a regardée faire.
Puis elle a regardé Ficelle.
Puis elle a soupiré.
Un soupir qui disait :
« Celle-là finira maire du village ou voleuse de croquettes. Rien entre les deux. »
Les semaines ont passé.
Les chatons ont grandi.
Leurs petites pattes sont devenues plus assurées.
Leurs ventres se sont arrondis.
Leurs yeux ont pris cette expression insolente des jeunes chats qui pensent avoir inventé le canapé.
Colette, elle, ne changeait pas beaucoup.
Elle vieillissait encore, bien sûr.
On ne revient pas en arrière.
Mais elle avait une lumière nouvelle dans le regard.
Le matin, elle attendait qu’ils viennent lui dire bonjour.
Miette se frottait contre son cou.
Gaston s’asseyait devant elle avec sérieux, comme s’il venait recevoir des instructions.
Ficelle lui sautait parfois sur le dos.
Colette n’aimait pas ça.
Mais elle ne partait jamais.
Un soir, j’ai eu une petite frayeur.
Colette n’a pas voulu manger.
Elle est restée couchée sur son tapis, la tête basse.
Les chatons tournaient autour d’elle, moins bruyants que d’habitude.
Même Ficelle semblait comprendre que quelque chose n’allait pas.
J’ai appelé la vétérinaire.
Elle m’a rassurée, m’a conseillé de surveiller et de venir le lendemain si besoin.
Cette nuit-là, je suis restée sur le canapé.
La télévision était allumée sans le son.
La maison était presque silencieuse.
Presque.
J’entendais les trois petits ronronner contre Colette.
Ils s’étaient tous couchés autour d’elle.
Pas dessus.
Pas en désordre.
Autour.
Comme s’ils montaient la garde à leur tour.
Vers trois heures du matin, Colette a levé la tête.
Elle m’a regardée.
Puis elle a posé son menton sur Gaston.
Et elle s’est rendormie.
Le lendemain, elle a mangé la moitié de sa gamelle.
Puis elle a volé un petit morceau de jambon que j’avais laissé sur une assiette.
J’ai pleuré de soulagement.
Et je l’ai grondée en même temps.
Ce qui, je crois, est une forme d’amour très française.
Au printemps, les enfants sont revenus avec les petits-enfants.
Ma maison, qui avait été si calme pendant si longtemps, ressemblait à une gare un jour de départ.
Des chaussures dans l’entrée.
Des manteaux sur les chaises.
Des rires.
Des miettes.
Des verres oubliés un peu partout.
Avant, ce genre de désordre m’aurait fatiguée d’avance.
Cette fois, je l’ai regardé comme on regarde une preuve de vie.
Ma petite-fille s’est assise près de Colette.
Elle lui a demandé très sérieusement :
— Tu es leur maman pour de vrai ?
Colette a cligné des yeux.
Miette est venu se coller contre son ventre.
Ma petite-fille a hoché la tête.
— Oui. D’accord.
Personne n’a discuté.
Il y a des vérités que les enfants comprennent mieux que les adultes.
Plus tard, mon fils m’a aidée à réparer une étagère que Ficelle avait “testée”.
Ma fille a lavé les coussins.
Ma sœur a apporté une vieille corbeille en osier “pour les chats”, qui est devenue immédiatement le nouveau lit de Colette.
Les chatons ont préféré le carton d’emballage.
Évidemment.
Un après-midi, la dame de la famille d’accueil m’a rappelée.
Pas pour reprendre les chatons.
Juste pour prendre des nouvelles.
Je lui ai raconté leur vie.
Miette, le tendre.
Ficelle, la tornade.
Gaston, le philosophe.
Et Colette, leur mère officielle.
Elle a ri doucement.
Puis elle m’a dit :
— Vous savez, parfois, les animaux choisissent mieux que nous.
Je crois que c’était vrai.
Moi, j’avais choisi la prudence.
Colette avait choisi l’amour.
Et l’amour, quand il est bien accompagné, n’est pas forcément imprudent.
Il demande juste un peu plus de serpillière.
Un peu plus de patience.
Un peu moins de contrôle.
L’été est arrivé.
Les chatons n’étaient plus vraiment des chatons.
Ils avaient gardé leurs manières de bébés avec Colette, bien sûr.
Ils venaient encore dormir contre elle.
Ils lui léchaient parfois le museau.
Ils se disputaient la meilleure place près de son ventre.
Colette faisait semblant d’être excédée.
Elle levait les yeux au ciel.
Elle soupirait.
Elle changeait de position avec beaucoup de dignité.
Mais si l’un d’eux restait trop longtemps dans une autre pièce, elle se levait.
Lentement.
Et elle allait vérifier.
Un soir, je les ai trouvés tous les quatre dans le jardin.
Le soleil tombait derrière la haie.
Colette était couchée dans l’herbe, à l’endroit où elle aimait se mettre quand ses os lui faisaient moins mal.
Miette dormait contre sa patte.
Gaston regardait une feuille bouger comme si elle contenait le secret de l’univers.
Ficelle, pour une fois, ne faisait rien.
Elle était simplement assise près de Colette.
Calme.
J’ai ouvert la porte sans bruit.
Colette a levé la tête.
Nos regards se sont croisés.
Pendant une seconde, j’ai revu la chienne du début.
Celle qui dormait trop.
Celle qui traversait les journées comme on traverse un couloir trop long.
Puis j’ai vu celle qu’elle était devenue.
Vieille, oui.
Fatiguée parfois.
Mais entourée.
Attendue.
Aimée d’une manière nouvelle.
Je me suis assise sur la marche.
Je n’ai rien dit.
Il n’y avait rien à ajouter.
La maison n’était plus silencieuse.
Elle n’était plus parfaitement rangée.
Mes rideaux avaient des traces de griffes.
Mon tapis avait connu de meilleurs jours.
Et je trouvais encore parfois une petite souris en tissu dans mes chaussures.
Mais le soir, quand je fermais les volets, je n’avais plus cette impression de rentrer dans une maison trop grande pour moi.
J’entendais des pattes dans le couloir.
Un miaulement dans la cuisine.
Le souffle lourd et paisible de Colette sur son tapis.
Et je me disais que certaines choses n’arrivent pas pour réparer toute une vie.
Elles arrivent pour ouvrir une fenêtre.
Juste assez.
Aujourd’hui, Colette marche moins vite qu’avant.
Les trois chats marchent souvent à côté d’elle.
Pas toujours.
Ce sont des chats, après tout.
Ils ont leur orgueil, leurs mystères, leurs rendez-vous urgents avec des cartons vides.
Mais chaque soir, ils reviennent.
Toujours.
Miette contre son ventre.
Gaston près de son dos.
Ficelle sur le bord du tapis, l’air de dire qu’elle n’a besoin de personne, tout en touchant la patte de Colette du bout de la sienne.
Moi, je les regarde depuis mon fauteuil.
Je pense au carton devant la porte.
À mon café froid.
À mon grand “Ah non. Sûrement pas.”
Et je souris.
Parce que la vie a parfois une drôle de façon de nous répondre.
Elle n’insiste pas.
Elle ne fait pas de discours.
Elle dépose simplement trois petites boules grises devant votre porte.
Puis elle laisse une vieille chienne grincheuse vous apprendre ce que vous aviez oublié.
Qu’une maison n’a pas besoin d’être parfaite pour être heureuse.
Elle a seulement besoin qu’on y laisse entrer un peu d’amour, même quand il arrive en désordre.






