Quelques semaines plus tard, une femme de quarante-neuf ans appelée Isabelle vint au refuge.
Elle habitait une maison tranquille près de Roanne.
Ses deux enfants étaient adultes et elle travaillait à la médiathèque municipale.
Isabelle avait déjà rempli un dossier pour accueillir Romy.
Puis elle avait renoncé après avoir lu la mention concernant ses « comportements compulsifs ».
Elle était revenue après avoir entendu raconter la réunion avec Plume.
— J’ai posé la mauvaise question, nous dit-elle.
— Quelle question ?
Elle regarda Romy.
Plume dormait contre sa patte gauche.
— J’ai demandé : « Comment faire pour qu’elle arrête ? »
Isabelle s’assit à quelques mètres du box.
— J’aurais dû demander : « Qu’est-ce qu’elle essaie de terminer ? »
Elle resta quarante minutes sans appeler Romy.
Elle lisait un livre.
Quand Plume se réveilla et partit dans la mauvaise direction, Isabelle posa simplement sa main au sol.
Elle tapa deux fois avec ses doigts.
Plume s’arrêta.
Se retourna.
Romy se leva.
Elle sentit la main d’Isabelle.
Puis Plume.
Puis la main à nouveau.
Isabelle ne chercha pas à lui caresser la tête.
Elle garda sa paume contre le sol.
Romy vint se coucher près d’elle.
Le dossier d’Isabelle prévoyait initialement d’accueillir un seul chien.
Elle raya la ligne.
Et écrivit dessous :
« Romy et Plume. »
Oscar avait déjà une famille d’accueil.
Les autres chiots grandissaient normalement.
La vétérinaire pensait que Plume pourrait peut-être vivre de façon plus indépendante un jour, mais que rester encore plusieurs mois auprès de Romy lui permettrait d’apprendre à se déplacer avec davantage de confiance.
Isabelle ne demanda pas combien de temps cela prendrait.
Elle acheta deux paniers.
Le jour du départ, Romy retourna une dernière fois dans le box 18.
Le sol avait été désinfecté.
La trappe était grande ouverte.
Elle sentit le carré.
Plume arriva derrière elle, guidée par les petits tapotements d’Isabelle.
Elle se coucha contre la patte gauche de sa mère.
Romy me regarda.
J’ouvris la grille.
Elle quitta le box sans se retourner.
Trois mois plus tard, le refuge modifia officiellement son dossier.
La mention « comportement compulsif » fut retirée.
Nous avons aussi changé plusieurs habitudes de travail.
Désormais, quand un chiot doit être temporairement séparé de sa mère, nous notons précisément l’endroit par lequel il quitte le box.
Lorsque cela est possible et sans risque, nous utilisons le même passage pour son retour.
Des tissus portant des odeurs familières peuvent accompagner les jeunes animaux hospitalisés.
Et surtout, lorsqu’une mère répète un comportement étrange, nous commençons désormais par l’observer et le filmer avant de chercher à le faire disparaître.
Sur le papier, ces changements paraissent minuscules.
Un endroit sur un sol.
Un morceau de tissu.
Une trappe ouverte.
Mais Plume était encore en vie parce que Romy avait traité les petits endroits comme s’ils avaient une importance immense.
Nous avons fini par apprendre à faire pareil.
Quelques mois plus tard, Isabelle adopta officiellement Romy et Plume.
Plume était devenue une jeune chienne compacte, gris bleuté, avec son menton blanc et cette patte arrière qui semblait toujours avoir été trempée dans la peinture.
Son œil gauche restait trouble.
Avec le droit, elle pouvait désormais courir après de grandes ombres lorsqu’il faisait suffisamment clair.
Elle marchait souvent assez près de Romy pour que leurs épaules se touchent.
Romy, elle, avait repris du poids.
Ses côtes avaient disparu sous ses muscles.
Elle s’était habituée au bruit de l’aspirateur, aux véhicules devant la maison et à la petite cloche qu’Isabelle utilisait parfois avant les repas.
Une seule habitude avait suivi les deux chiennes.
Dans sa cuisine, Isabelle avait posé un petit tapis bleu près de la porte.
Sa taille ressemblait presque exactement à celle du carré de béton du refuge.
Chaque soir, elle tapait deux fois dessus.
Plume marchait vers la vibration.
Romy traversait la pièce.
Elle touchait le menton blanc de sa fille avec son museau.
Puis elle plaçait sa patte gauche au bord du tapis.
Quand Plume se couchait à côté, Isabelle apportait les gamelles.
Romy n’a jamais léché ce tapis.
Elle n’avait plus besoin de laisser une piste pour quelqu’un qui manquait.
Une fois par mois, les familles ayant accueilli les autres chiots se retrouvaient dans le jardin d’Isabelle.
Les jeunes chiens couraient dans l’herbe.
Se volaient leurs jouets.
Renversaient la gamelle d’eau.
Romy restait près de la terrasse.
Et lorsque chacun arrivait, elle vérifiait.
Le grand mâle.
Les deux pattes blanches.
La tache près de l’oreille.
Oscar.
Les autres.
Plume arrivait souvent la dernière, guidée par les doigts d’Isabelle qui tapaient légèrement le sol.
Romy attendait.
Toujours.
Plume trouvait le tapis bleu.
Puis la patte gauche de sa mère.
Alors seulement, Romy se couchait.
Un an après le sauvetage, je suis retournée chez Isabelle.
Il était presque 17 h 11.
La cuisine sentait le café et le poil mouillé.
Dehors, une pluie fine frappait les fenêtres.
À l’intérieur, huit chiens devenus grands occupaient presque toute la pièce.
Romy se leva.
Elle passa entre eux.
Elle les sentit un par un.
Une première fois.
Puis une deuxième.
Plume chercha son tapis.
Isabelle tapa deux fois du bout des doigts.
Le petit menton blanc se leva.
Plume traversa la cuisine.
Elle trouva Romy.
Et se coucha contre sa patte gauche.
Romy baissa enfin la tête.
Cette fois, il n’y avait plus de mur.
Plus de trappe.
Plus de carré vide à protéger.
Plus aucun bébé de l’autre côté.
Cette fois, les huit étaient revenus.






