Quand le troupeau est parti, Marcel a appris à vivre encore

Quand Marcel Roux est revenu au collège, il ne savait pas encore que quelqu’un l’attendait aussi fidèlement qu’autrefois au bord d’une clôture.

Le jeudi suivant, Marcel était arrivé avec dix minutes d’avance.

C’était devenu une habitude récente, et les habitudes récentes ont parfois quelque chose de fragile. On y tient comme à une branche neuve. On se dit qu’elle cassera peut-être. On y met quand même le poids du jour.

La cour était encore presque vide.

Un ballon roulait près du grillage. Deux filles parlaient sous le préau. Au fond, quelqu’un traînait une caisse en plastique trop lourde pour lui.

Marcel a coupé le moteur, mais n’est pas sorti tout de suite.

Il a regardé le siège passager.

Depuis des semaines, ce geste venait tout seul. Un regard. Une attente idiote. Comme si Vasco pouvait encore être là, le museau posé entre les deux sièges, les yeux mi-clos, à surveiller la route mieux que lui.

Le siège était vide, bien sûr.

Mais ce matin-là, le vide lui a moins mordu le cœur.

Il a pris la caisse d’outils sur la banquette arrière. Une clé plate, un vieux rabot, deux pinces, une poignée de clous triés dans un bocal de confiture. Des choses simples. Des choses qui avaient servi. Des choses qui savaient encore faire.

Quand il a poussé la porte de l’atelier, la jeune professeure était déjà là.

Elle portait un gros gilet de laine couleur terre et tenait un carnet contre elle. Ses joues étaient rouges du froid.

« Vous êtes en avance », a-t-elle dit avec un sourire.

« C’est l’âge », a répondu Marcel. « On arrive plus tôt partout, sauf quand il faut monter un escalier. »

Elle a ri.

Il aimait bien son rire. Il ne montait pas trop haut. Il ne sonnait pas faux. Il laissait de la place aux silences.

Les élèves sont arrivés ensuite par petits groupes, avec leur bruit, leurs sacs jetés trop vite, leurs phrases qui se coupent, leurs chaussures pleines de boue.

Le garçon maigre aux mains noires de cambouis était là, comme d’habitude. Il s’appelait Yanis. Marcel avait fini par retenir les prénoms.

Il y avait aussi Chloé, qui posait toujours trop de questions mais écoutait vraiment les réponses. Et Bastien, grand, maladroit, qui cassait deux choses en voulant en réparer une, mais revenait tout de même la semaine suivante avec une bonne volonté presque touchante.

Ce jour-là, la professeure avait apporté un vieux portillon récupéré derrière le gymnase.

Le bois était fendu. Une charnière pendait. Le loquet avait disparu.

« On le remet en état ? » a demandé Yanis.

Marcel a posé la main sur le montant.

« On commence par le regarder. Un objet, ça parle avant qu’on le touche. »

Quelques-uns ont levé les yeux au ciel, mais ils se sont approchés quand même.

Alors Marcel leur a montré les fissures qui prennent l’eau. Le bois qui vrille parce qu’on l’a laissé trop longtemps contre un mur humide. Le métal qui fatigue toujours au même endroit. Les petites négligences qui finissent en gros dégâts.

« La plupart du temps, a-t-il dit, ce n’est pas la casse qui tue. C’est ce qu’on laisse s’abîmer sans s’en occuper. »

Un silence a suivi.

Pas un grand silence solennel. Juste le petit silence utile des phrases qui trouvent une place.

Ils ont travaillé toute l’après-midi.

Yanis tenait le battant pendant que Marcel redressait la charnière. Chloé ponçait avec trop d’énergie. Bastien s’est tapé sur le pouce, a juré entre ses dents, puis a repris son marteau sans faire le malin.

À un moment, Marcel s’est surpris à donner des ordres courts, nets, comme autrefois dans la cour de la ferme.

« Tiens plus haut. »

« Non, pas comme ça. »

« Regarde l’axe, pas ta main. »

« Voilà. Là, c’est juste. »

Sa voix avait retrouvé quelque chose.

Pas la force d’avant. Pas l’autorité entière.

Mais la place.

En fin d’atelier, le portillon tenait debout.

Il n’était pas neuf. Il ne ferait jamais illusion. On voyait encore les reprises, les pièces changées, la patine ancienne.

Mais il s’ouvrait bien. Il se refermait bien. Il pouvait encore servir.

Marcel a passé la main sur le bois.

« C’est souvent comme ça qu’on sauve quelque chose », a-t-il murmuré. « Pas en effaçant les marques. En les tenant ensemble. »

La professeure l’a regardé sans rien dire.

Puis elle lui a demandé s’il accepterait de revenir le samedi suivant.

« Pourquoi le samedi ? »

Elle a hésité une seconde.

« Parce qu’on voudrait lancer quelque chose derrière l’atelier. Un vrai coin de jardin. Quelques rangs de légumes. Des herbes. Peut-être des petits fruits. Pour apprendre, mais aussi pour donner aux familles qui en ont besoin, discrètement. »

Marcel a baissé les yeux vers ses mains.

La terre.

C’était un mot qui lui parlait encore mieux que les autres.

« Il faudra d’abord voir l’exposition », a-t-il dit. « Et la qualité du sol. »

« Donc vous venez ? »

Il a soufflé du nez.

« Vous allez finir par croire que je n’ai rien d’autre à faire. »

Elle a souri.

Mais sur le chemin du retour, cette phrase lui a fait un peu honte.

Parce qu’au fond, longtemps, il avait cru exactement cela.

Qu’il n’avait plus rien d’autre à faire.

Le samedi, il faisait un froid sec.

Le genre de froid qui nettoie le ciel et coupe les oreilles. Marcel est arrivé avec une bêche, une fourche, un cordeau et une vieille casquette que Jeannine détestait parce qu’elle le faisait paraître plus têtu encore.

Derrière l’atelier, le terrain était en pente douce. Un morceau de terre tassée, bordé par un vieux mur de pierres et un grillage fatigué.

« Ça peut marcher », a dit Marcel.

« Vous dites ça comme un médecin », a répondu Chloé.

« C’est presque pareil. On regarde ce qui tient, ce qui manque, et ce qu’on peut sauver sans mentir. »

Ils ont délimité les planches. Enlevé les pierres. Cassé la croûte dure. Aéré la terre.

Au bout d’une heure, les jeunes soufflaient déjà comme des locomotives.

Marcel, lui, s’était redressé deux fois pour ménager son dos, mais il tenait.

Il ne tenait pas contre le temps. Personne ne fait ça.

Il tenait avec lui, ce qui est déjà beaucoup.

Vers midi, alors qu’ils faisaient une pause au soleil maigre contre le mur, Yanis a demandé :

« Monsieur Marcel… quand vous étiez jeune, vous saviez déjà que vous finiriez fermier ? »

Marcel a bu une gorgée d’eau avant de répondre.

« À douze ans, on croit rarement qu’on finit quelque part. On commence, surtout. »

« Mais vous aimiez ça ? »

Marcel a regardé le terrain retourné.

« Il y a des jours où j’aimais ça. Et d’autres où je détestais tout. Le froid, les bêtes malades, les clôtures à refaire, les factures. Mais j’aimais savoir à quoi servait ma journée. »

Personne n’a parlé pendant quelques secondes.

Puis Yanis a baissé la tête.

« Moi, je ne sais pas encore à quoi je sers. »

La phrase est tombée simplement.

Sans théâtre. Sans regard cherchant la pitié.

C’est comme cela qu’on reconnaît souvent les vraies peines. Elles ne demandent pas de place. Elles la prennent malgré elles.

Marcel a essuyé ses mains sur son pantalon.

« À ton âge, ce n’est pas ton travail de savoir déjà. Ton travail, c’est de ne pas te croire inutile trop tôt. »

Yanis a relevé les yeux.

Marcel a ajouté :

« Et d’apprendre ce que tes mains savent faire avant que le monde te dise que ça ne vaut rien. »

Le garçon n’a pas répondu.

Mais il est resté plus près de Marcel tout l’après-midi.

Les semaines ont passé.

Le jardin a commencé à ressembler à autre chose qu’à un bout de terrain fatigué. Il y a eu des lignes droites tracées au cordeau. Des semis prudents. Des tuteurs bricolés. Une récupération d’eau de pluie montée de travers puis redressée.

Marcel venait deux fois par semaine maintenant.

Il ne l’aurait jamais admis comme ça, mais ces jours-là, il se levait plus facilement. Il mettait du bois dans le poêle avec moins de lenteur. Il mangeait un peu mieux. Il laissait moins souvent son assiette à moitié pleine.

La maison, pourtant, restait silencieuse.

Le tablier jaune de Jeannine était toujours derrière la porte du cellier. L’horloge de la cuisine faisait toujours son vacarme. Le soir, il arrivait encore à Marcel de parler tout bas en regardant le coin du poêle.

Sauf qu’à présent, ses phrases avaient changé.

« Ils ont encore mal fixé un gond. »

« La petite Chloé croit que tout pousse plus vite si on lui parle. »

« Le grand Bastien a enfin compris qu’une lame s’affûte dans le bon sens. »

Parfois, il souriait en les disant.

Comme si raconter sa journée à un chien absent restait une manière honnête de ne pas vivre tout à fait seul.

Puis, un mardi de mars, la professeure l’a attendu sur le parking avec un air différent.

Pas inquiet. Pas joyeux non plus.

Plutôt cet air qu’ont les gens quand ils veulent proposer quelque chose d’important sans vous faire peur avec.

« Il faudrait que je vous demande un service », a-t-elle dit.

Marcel a immédiatement pensé à un portail, une fuite, un outil cassé.

« Dites toujours. »

« La maison de retraite du bourg a un petit terrain derrière. Ils voudraient faire quelques bacs pour les résidents. Pas quelque chose de grand. Juste un endroit où remettre les mains dans la terre au printemps. J’ai parlé de vous. »

Marcel a eu un léger mouvement de recul.

Le mot maison de retraite avait cogné à un endroit précis en lui.

Comme une porte qu’on évite de regarder parce qu’on sait qu’un jour elle sera pour soi.

« Il y a des gens plus jeunes », a-t-il dit.

« Oui. Mais il n’y en a pas beaucoup qui savent parler à des vieux sans les traiter comme des enfants. »

Il a regardé au loin.

Un merle sautait sur l’asphalte, tête de côté, comme s’il écoutait sous le monde.

« Je ne parle pas tant que ça », a marmonné Marcel.

« Justement. »

Il y est allé la semaine suivante.

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