Quatorze mois après sa mort, j’ai trouvé sa liste « Un jour »… et une phrase sur moi qui m’a coupé les jambes.
Éléonore est morte d’un infarctus. Brutalement. Une minute, elle faisait griller du pain en fredonnant, la suivante… elle n’était déjà plus là. Pas de dernier regard qui dit « attends », pas de phrase à moitié finie. Juste ce vide net, comme si quelqu’un avait tiré la prise.
Nous avons été mariés quarante et un ans. Une bonne vie, pensais-je. Pas une passion de cinéma, mais un couple solide, confortable, avec des habitudes qui rassurent. Le samedi matin, le marché. Le dimanche, les mots croisés à la table de la cuisine, deux stylos, deux tasses de café. Et le mercredi soir, notre rituel : le petit restaurant italien du quartier, toujours la même table, toujours la même tranquillité.
J’aurais juré que nous étions heureux.
Mardi dernier, je vidais le grenier. Pas par nostalgie — par réflexe. Quand quelque chose me dépasse, je range. Je trie, j’empile, je classe, comme si mettre de l’ordre autour de moi pouvait calmer ce qui hurle dedans.
Derrière des décorations de Noël, coincée entre une guirlande emmêlée et une vieille crèche, j’ai trouvé une boîte à chaussures. Sans photo. Sans ruban. Rien de précieux en apparence. À l’intérieur : un cahier, un peu usé, un peu gondolé.
Sur la couverture, son écriture :
« Liste “Un jour” — commencée en 1983 ».
J’ai hésité. Je me suis dit : ce n’est pas à moi. Puis je l’ai ouverte quand même.
Première page : « Choses que je veux faire avant de mourir ».
Soixante-treize lignes. Quelques-unes barrées. La plupart non.
« Apprendre la guitare. » Pas barré.
« Prendre des cours de peinture. » Pas barré.
« Voir les aurores boréales. » Pas barré.
« Aller seule à un concert. » Pas barré.
« Nager dans la mer au lever du soleil. » Pas barré.
Je tournais les pages de plus en plus vite, comme si je cherchais une erreur, une blague, quelque chose qui dirait : ce n’est qu’un carnet, ce n’est pas si grave.
Et puis je suis tombé sur cette phrase :
« Dire à Michel que j’ai quitté l’enseignement artistique pour soutenir son activité. Je ne le regrette pas… mais je me demande qui j’aurais été. »
J’ai senti mes mains trembler. Je me suis assis sur une malle, parce que mes jambes ne savaient plus faire semblant.
Quand je l’ai rencontrée, Éléonore était prof d’arts plastiques. Elle avait cette façon de regarder le monde comme si chaque détail comptait : la lumière sur une façade, une couleur dans une vitrine, un reflet dans une flaque. Quand j’ai lancé mon affaire, les débuts ont été difficiles. Factures, enfants, inquiétudes. Elle a arrêté d’enseigner pour travailler dans un bureau, « le temps que ça se stabilise ».
Dans ma tête, c’était temporaire. Dans la vie, c’est devenu permanent. Et elle n’a jamais protesté. Jamais. Elle s’est adaptée. Elle a fait en sorte que tout roule. Et moi… je n’ai pas vraiment demandé ce qu’elle perdait en route.
Plus loin, j’ai lu d’autres lignes, simples, presque neutres. Celles-là font encore plus mal.
« Aller à Paris — Michel dit que c’est trop cher. »
Oui. Je l’ai dit. Il y a vingt ans. Ensuite, on aurait pu. On n’y est jamais allés.
« Rejoindre un club de lecture — mais Michel n’aime pas que je sorte le soir. »
Je ne lui ai jamais interdit. Je n’ai pas dit « non ». J’ai soupiré. Ce soupir agacé qui fait passer un désir pour une gêne. Elle l’a compris. Elle a cessé d’en parler.
« Danser sous la pluie — Michel trouverait ça ridicule. »
Elle avait raison. J’aurais levé les yeux au ciel, comme si la joie devait être utile pour exister.
Soixante-treize rêves. Elle en avait accompli douze. Les sûrs. Les discrets. Ceux qui ne dérangent personne. Ceux qui n’obligent pas le mari à bouger.
Sur la dernière page, datée six mois avant sa mort :
« J’ai eu une belle vie. Michel est un homme bien. Mais je me suis rendue petite. Je suis restée trop silencieuse. “Un jour” n’est jamais venu. Ne laisse pas ça t’arriver. »
J’ai pleuré dans ce grenier plus fort qu’à l’enterrement. Parce qu’au cimetière, j’avais tenu. Là, entre la poussière et les cartons, je n’avais plus de rôle à jouer.
J’ai appelé notre fille, Sandrine.
— « Tu savais que maman voulait peindre ? »
Elle a marqué un temps, puis elle a dit, doucement, comme si elle avait attendu cette question depuis longtemps :
— « Papa… elle peignait dans le garage tous les dimanches matin, pendant que tu jouais au golf. Tu n’as jamais demandé à voir. »
Mon ventre s’est noué.
— « Où sont ses tableaux ? »
— « Elle en a donné beaucoup. Elle disait que tu ne voulais pas “encombrer” la maison. Et le reste… je les ai gardés. »
Les jours suivants, il s’est passé quelque chose d’étrange : j’ai commencé à cocher sa liste. Pas parce que ça répare quoi que ce soit. Ça ne répare rien. Mais parce que l’idée que ses “un jour” restent enfermés dans une boîte me rendait fou.
Je suis allé à Paris. Seul. J’ai marché là où elle voulait marcher. Je me suis assis en terrasse, j’ai regardé les gens vivre, et j’ai eu cette pensée insupportable : elle aurait adoré ça. J’ai acheté une petite toile à un artiste de rue. Elle est dans notre salon. Elle me regarde passer.
Je me suis inscrit à la guitare. Je suis mauvais. Mes doigts sont raides, et ça fait mal. Mais j’y vais.
Un matin, à quatre heures, j’ai pris la route vers la mer. J’ai attendu le soleil. Et quand il a percé l’horizon, je suis entré dans l’eau habillé, gelé, ridicule. J’ai ri tout seul. Un rire bref, rugueux. Éléonore aurait ri avec moi.
J’ai trouvé le club de lecture qu’elle mentionnait. Jeudi soir. Petit cercle, thé tiède, chaises qui grincent. J’étais le seul homme. Ils lisaient un roman d’amour. Et pour la première fois, je n’ai pas eu envie de juger.
Puis Sandrine m’a apporté une grande chemise cartonnée.
Vingt-sept tableaux. Vingt-sept. Pas des gribouillis : des scènes pleines d’air, de silence, de vérité. En regardant une femme assise près d’une fenêtre, une tasse entre les mains, j’ai compris quelque chose de terrible : on peut être seule, même dans un mariage “réussi”, quand on apprend à se taire pour ne pas déranger.
J’ai demandé à un lieu culturel du coin s’il serait possible de les exposer. Ils ont dit oui, simplement. Le titre est prêt :
« Éléonore Chen — “Un jour”. Rétrospective ».
Ouverture le mois prochain.
Sandrine m’a demandé :
— « Pourquoi tu fais ça, papa ? Maman ne le verra pas. »
J’ai répondu :
— « Parce qu’elle a passé quarante et un ans à rendre ma vie confortable. Et je n’ai jamais vraiment demandé ce qui la rendait heureuse. »
J’ai soixante-sept ans. Ma femme est morte. Je ne peux pas revenir en arrière.
Mais je sais une chose maintenant : “un jour” ne vient pas tout seul. Et parfois, on ne s’en rend compte qu’après avoir perdu la personne qui attendait en silence.
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