Quatorze mois après sa mort, j’ai ouvert sa liste “Un jour” et tout a basculé

Le soir du vernissage, j’ai compris que sa liste “Un jour” n’était pas un procès. C’était une main tendue.

Le mois suivant est arrivé plus vite que je ne l’aurais cru.

Dans ma tête, “le mois prochain” sonnait comme une distance. Dans la réalité, c’est une poignée de jours qui s’effritent entre les doigts.

Et moi, je faisais ce que je sais faire quand j’ai peur : je m’agitais.

Je suis retourné au lieu culturel trois fois, sans raison valable.

Une fois pour demander si l’éclairage serait “bien”. Une fois pour vérifier les accroches. Une fois juste pour regarder les murs vides, comme si les murs allaient me dire : “tu fais bien” ou “tu fais trop tard”.

Ils ne disaient rien.

Sandrine, elle, disait tout avec ses silences.

Elle venait le soir, après le travail, avec cette fatigue douce des adultes qui tiennent debout pour tout le monde.

On étalait les tableaux sur le tapis du salon.

Vingt-sept fenêtres sur une vie que je n’avais pas regardée.

Je croyais connaître Éléonore.

Et pourtant, je découvrais des couleurs que je ne lui avais jamais vues dans les yeux.

Dans un des tableaux, il y avait une femme sur un banc, un sac en papier sur les genoux.

Son visage n’était pas dessiné précisément, mais je savais que c’était elle. La manière de tenir les mains, serrées l’une contre l’autre, comme pour empêcher quelque chose de tomber.

Je l’ai fixé longtemps.

Sandrine a posé une tasse de café près de moi.

— “Tu la reconnais, hein ?”

J’ai hoché la tête.

Et je me suis surpris à dire, d’une voix presque enfantine :

— “Pourquoi elle ne me l’a pas montré ?”

Sandrine n’a pas levé les yeux.

— “Papa… elle l’a montré. Pas avec des mots. Avec des petites phrases. Avec des invitations. Avec des ‘ça te dirait ?’”

Elle a marqué une pause.

— “Et toi, tu as répondu comme tu répondais toujours : pas méchant. Juste… pressé.”

Ça m’a piqué comme une écharde.

Parce que c’était vrai.

Je n’étais pas un monstre.

J’étais pire, d’une certaine façon : j’étais confortable.

Je passais mes journées à faire “ce qu’il faut”.

Et le “ce qu’il faut” avait pris toute la place.

Le lundi avant le vernissage, il s’est mis à pleuvoir à verse.

Une pluie froide, droite, sans poésie.

J’étais sorti acheter des cartons et du ruban, comme si on allait déménager une vie en un après-midi.

Je me suis arrêté sous un porche, trempé, avec un sac qui commençait à se déchirer.

Et j’ai repensé à cette ligne.

“Danser sous la pluie — Michel trouverait ça ridicule.”

Je me suis mis à rire, tout seul.

Un rire qui s’est transformé en quelque chose de plus laid, de plus vrai.

J’ai regardé la rue vide.

Et j’ai fait un pas.

Puis un autre.

Ce n’était pas une danse de film. C’était juste un homme de soixante-sept ans qui bougeait maladroitement dans l’eau, les épaules lourdes, les chaussures qui font “floc”.

J’ai levé les mains comme un idiot.

J’ai tourné sur moi-même une fois.

Et j’ai senti, pendant deux secondes, quelque chose se desserrer dans ma poitrine.

Pas la douleur.

La honte.

Le lendemain, une vieille dame a appelé sur le téléphone fixe.

La voix un peu tremblante, polie, comme si elle s’excusait d’exister.

— “Monsieur Chen ? On m’a dit… enfin, Sandrine m’a dit… qu’il y aurait une exposition.”

J’ai répondu oui.

Elle a respiré comme quelqu’un qui n’osait pas espérer.

— “J’ai un tableau d’Éléonore. Elle me l’a offert il y a longtemps.”

Je me suis figé.

— “Un tableau ?”

— “Oui. Une petite toile. Une fenêtre ouverte avec des draps blancs. Elle disait que ça me ferait ‘de l’air’. Et… c’est vrai.”

Sa phrase m’a arrêté net.

Ça me ferait “de l’air”.

Éléonore donnait de l’air aux gens.

Pendant que moi, je comptais les mètres carrés.

La dame a repris, plus vite, comme si elle craignait que je raccroche.

— “Je me demandais si vous vouliez… enfin… que je le ramène pour l’expo.”

Je ne savais pas quoi dire.

J’ai regardé Sandrine, assise en face de moi, et j’ai vu ses yeux briller.

— “Oui,” ai-je soufflé. “Oui, si vous êtes d’accord. Et… merci de l’avoir gardé.”

Elle a répondu, simplement :

— “Merci à elle.”

Deux jours plus tard, c’est un homme qui s’est présenté à la porte.

La cinquantaine, un manteau trop grand, une manière de se tenir comme quelqu’un qui a appris à ne pas déranger.

Il avait un cadre sous le bras.

— “Je ne sais pas si je suis à ma place,” a-t-il dit. “Je m’appelle Karim. J’ai connu votre femme… il y a longtemps.”

Je l’ai fait entrer.

Il n’a pas enlevé ses chaussures tout de suite, comme s’il avait peur de salir notre sol.

Il a posé le tableau sur la table.

Une scène de rue, un soir, avec une vitrine éclairée et un couple de dos.

Rien de spectaculaire.

Et pourtant, il y avait une douceur incroyable, une gentillesse dans la façon dont la lumière tombait.

Karim a caressé le bord du cadre.

— “Je l’ai reçu quand j’ai arrêté de boire. Elle m’a dit : ‘Tu ne reviendras pas en arrière, mais tu peux aller vers.’”

J’ai senti ma gorge se serrer.

Je n’avais jamais entendu cette phrase.

“Tu peux aller vers.”

Éléonore parlait comme ça aux autres.

Avec des mots qui ne jugent pas, qui n’écrasent pas.

Des mots qui ouvrent.

Quand Karim est reparti, Sandrine s’est appuyée contre le mur du couloir.

Elle avait l’air étonnée, comme si elle voyait sa mère grandir encore.

— “Tu te rends compte ?” a-t-elle murmuré. “Elle a laissé des traces partout.”

J’ai répondu :

— “Et moi, je ne les ai pas vues.”

Le jour du vernissage, j’ai mis une chemise repassée.

Pas par coquetterie.

Par respect, comme on met une veste pour un enterrement — sauf que cette fois, ce n’était pas pour dire adieu.

C’était pour dire : je te vois.

Le lieu culturel avait cette odeur de peinture fraîche et de vieux bois.

Les tableaux étaient accrochés en ligne, à hauteur d’yeux, comme des gens qui attendent qu’on leur parle.

Sous chaque toile, un petit carton avec une date.

Des dates qui couvraient presque toute notre vie.

1986. 1994. 2002. 2011.

Je regardais ces années, et j’avais l’impression de lire un calendrier dont il manque les moments importants.

Sandrine a ajusté mon col.

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