Nathalie l’avait regardé.
— Thierry.
— Bon. Un peu.
Ils connaissaient leur fille.
Manon était calme.
Bonne élève.
Plutôt discrète.
Clarinetiste dans l’atelier musique.
Toujours un petit carnet dans son sac.
Jamais convoquée.
Alors pourquoi cette réunion ?
À 16 h 32, Thierry découvrit la réponse.
Mme Lemoine posa les feuilles devant elle.
— Je vais lire.
Thierry croisa les bras.
Elle commença.
« La personne que j’admire le plus est mon père.
Mon père s’appelle Thierry.
Il répare des camions et il fait partie d’un groupe de motards.
Mon père peut faire peur aux gens.
Il est grand, il a une barbe, des tatouages sur les bras et un gilet noir avec des écussons.
Quand il entre dans certains endroits, les gens le regardent.
Quand j’étais petite, ça me rendait triste.
Maintenant, ça ne me rend plus triste.
Parce que moi, je sais qui il est. »
Thierry sentit Nathalie presser légèrement son genou.
Mme Lemoine continua.
« Mon père lit avec moi depuis que je suis petite.
Il fait des voix ridicules.
Quand je suis triste, il ne me dit jamais : “Arrête de pleurer.”
Il me prend dans ses bras et il attend.
Mon père a très peur des araignées.
Je dois parfois vérifier les portes avant lui.
C’est drôle parce qu’il est beaucoup plus grand que moi.
Mon père a déjà pleuré devant moi.
Quand notre chien est mort.
Quand son ami Pascal est mort.
Et même devant un dessin animé. »
Nathalie porta une main à sa bouche.
Thierry regardait maintenant la table.
Mme Lemoine poursuivit.
« Mon père porte toujours un coupe-vent beige quand il vient à mon collège ou quand il venait à mon école primaire.
En dessous, il porte son gilet de motard.
Il croit que je ne sais pas pourquoi.
Mais je sais.
Une fois, je lui ai demandé pourquoi il portait son coupe-vent alors qu’il faisait chaud.
Il m’a répondu qu’il avait froid.
Je savais qu’il mentait.
Il le mettait parce qu’il ne voulait pas que les autres enfants me voient comme la fille du motard qui fait peur.
Il voulait me protéger.
Pendant longtemps, je n’ai rien dit à personne.
Mais maintenant, j’ai compris quelque chose.
Mon père est fort.
Il peut soulever des choses très lourdes.
Il peut réparer des machines que je ne comprends même pas.
Mais ce n’est pas pour ça qu’il est fort.
Mon père est l’homme le plus fort que je connaisse parce qu’il ose être doux devant moi.
Il ose pleurer.
Il ose dire qu’il a peur.
Il ose faire des voix idiotes.
Il ose dire “je t’aime”.
Il ne me dit jamais qu’une fille forte doit cacher ses émotions.
Alors je pense qu’un homme fort ne devrait pas avoir à les cacher non plus.
Les gens voient son cuir.
Moi, je vois mon père.
Et je préfère ce que je vois. »
Mme Lemoine s’arrêta.
Plus personne ne parlait.
Thierry fixait la feuille.
Cette phrase tournait dans sa tête.
« Il ose être doux devant moi. »
Il avait passé huit ans à croire qu’il protégeait Manon.
Et voilà qu’il découvrait que Manon, elle, l’avait observé pendant huit ans.
Ses silences.
Son coupe-vent.
Ses stratégies maladroites.
Elle avait tout compris.
Mme Lemoine posa doucement les feuilles.
— Vous comprenez ce qui nous a interrogés. Il y a les références au groupe de motards, aux écussons, aux gens qui ont peur…
Elle chercha ses mots.
— Nous avons simplement voulu nous assurer que l’environnement familial de Manon était…
Elle ne termina pas.
Thierry releva les yeux.
Il aurait pu se vexer.
Quelques années auparavant, il se serait probablement vexé.
Il aurait répondu sèchement.
Il aurait demandé de quel droit on le jugeait.
Mais il regarda la professeure.
Puis la rédaction.
Puis Nathalie, dont les joues étaient mouillées.
Et il dit simplement :
— Madame, je pourrais avoir une copie ?
— Bien sûr.
— Et… j’ai besoin de cinq minutes dehors.
Il replia soigneusement les deux feuilles.
Il les glissa à l’intérieur de son blouson.
Puis il se leva.
— Je reviens.
Il traversa le couloir.
Passa devant des affiches de poésie.
Des dessins.
Un panneau annonçant une collecte de livres.
Il poussa la porte principale.
Et marcha jusqu’à sa moto.
Il s’assit dessus.
Sans démarrer.
Pendant presque dix minutes.
Il pensa à tous ces foutus coupe-vent.
La fête de l’école quand Manon avait sept ans.
Vingt-huit degrés.
Tous les pères en polo.
Lui fermé jusqu’au cou.
La directrice lui avait demandé :
— Vous n’avez pas chaud, monsieur Delorme ?
— Non, ça va.
Mensonge.
Il avait transpiré comme dans un sauna.
Il pensa au premier concert de clarinette.
À la kermesse.
Aux matchs.
À la remise des prix.
À chaque fois, le cuir était dessous.
Caché.
Il pensa aussi à un petit écusson cousu maladroitement près de son cœur.
« PAPA ».
Manon l’avait fabriqué lors d’un atelier quand elle avait huit ans.
Les lettres n’étaient pas droites.
Le premier P était énorme.
Thierry avait prétendu que c’était « parfait comme ça ».
Il l’avait fait coudre sur son gilet.
Le seul écusson qu’il aurait refusé d’enlever.
Et soudain, il comprit l’absurdité.
Il avait caché au collège un gilet qui portait, justement, la preuve la plus évidente de qui il était.
« PAPA ».
Thierry baissa la tête.
Un rire lui échappa.
Puis les larmes.
Pas beaucoup.
Juste assez.
— Nom de Dieu, Manon…
Il resta encore une minute.
Puis il ouvrit son coupe-vent.
Il retira le vêtement beige.
Le plia soigneusement.
Et le posa sur la selle.
Pour la première fois depuis que sa fille était entrée à l’école, Thierry Delorme allait franchir une porte scolaire en montrant son gilet.
Le cuir noir.
Les écussons.
Le nom du groupe.
Ses années de route.
Et le petit mot « PAPA » cousu près du cœur.
Il entra.
À l’accueil, une secrétaire leva les yeux.
Puis regarda son gilet.
Thierry continua.
Deux adolescents passèrent dans le couloir.
L’un donna discrètement un coup de coude à l’autre.
Thierry continua.
Lorsqu’il poussa la porte de la salle, Nathalie leva la tête.
Elle comprit immédiatement.
Ses yeux se remplirent à nouveau.
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