Le jour où son fils a touché sa plus grande cicatrice, Laurent a enfin révélé son secret

Mon fils de huit ans m’a demandé pourquoi j’avais tant de cicatrices. La plus grande portait son prénom depuis toujours

— Papa… pourquoi t’as autant de cicatrices ?

J’avais encore les mains noires de cambouis quand mon fils m’a posé cette question.

Alors j’ai posé ma clé plate sur l’établi.

J’ai retiré mon tee-shirt.

Et j’ai commencé à lui donner un nom pour chacune de mes cicatrices.

Quand son petit doigt est arrivé sur la plus grande, celle qui descend du creux de ma gorge jusqu’au milieu de ma poitrine, j’ai compris que je n’avais jamais préparé de réponse pour celle-là.

Je l’ai regardé.

Et j’ai dit :

— Celle-ci s’appelle Thomas.

Il a froncé les sourcils.

— Comme moi ?

— Oui, bonhomme. Les chirurgiens m’ont ouvert le thorax pour que je vive assez longtemps pour te rencontrer.

Il n’a rien dit.

Il s’est simplement approché de moi et a posé son oreille contre ma poitrine.

Puis il a murmuré :

— Ton cœur fait beaucoup de bruit, papa.

Je m’appelle Laurent Delorme.

J’ai quarante-six ans.

Je vis dans un village à une trentaine de kilomètres de Clermont-Ferrand, dans une maison avec un crépi qui aurait besoin d’être refait depuis au moins cinq ans et un portail que je promets de repeindre chaque printemps.

Je suis mécanicien sur engins de chantier dans une carrière.

Pelleteuses, chargeuses, tombereaux, moteurs hydrauliques.

Les machines compliquées, je comprends.

Les hommes, un peu moins.

Les émotions, encore moins.

Je roule aussi à moto depuis mes vingt ans.

Une vieille routière lourde, noire, avec plus de kilomètres au compteur que certaines voitures de collection.

Je fais partie d’un petit groupe de motards de la région.

Pas des voyous.

Des gars qui vieillissent, qui ont du ventre, des genoux fatigués, des enfants devenus grands et qui continuent malgré tout à se retrouver le dimanche matin autour d’un café trop serré.

Et j’ai un fils.

Thomas.

Huit ans.

Je ne suis pas le genre d’homme qui tient un journal.

Ma femme, Sophie, si.

Elle garde les tickets de cinéma.

Les cartes postales.

Les dessins d’école.

Les petits mots écrits sur des serviettes en papier.

Depuis presque deux ans, elle me répétait :

— Laurent, écris cette histoire quelque part. Un jour, Thomas sera grand et tu regretteras d’avoir oublié les détails.

Je répondais toujours :

— Je n’oublierai pas.

Elle levait les yeux au ciel.

Parce qu’elle sait.

On oublie.

On oublie la voix de ses parents.

L’odeur de la maison où l’on a grandi.

Le bruit d’une vieille mobylette dans une rue de village.

La première fois qu’on a tenu son enfant.

On croit que certaines choses resteront gravées pour toujours.

Puis les années passent.

Alors j’écris.

Parce qu’elle avait raison.

J’ai servi douze ans sous les drapeaux avant de rentrer définitivement en Auvergne.

Quand je suis revenu, j’avais huit cicatrices visibles.

Et trois autres que personne ne peut voir.

La première se trouve sous mon œil droit.

Une petite ligne blanche.

Je l’ai gagnée dans un véhicule retourné sur une piste poussiéreuse, lors d’une mission à l’étranger.

Un morceau de pare-brise.

Rien de glorieux.

Juste du verre, du sang et plusieurs heures à attendre qu’on puisse nous sortir de là.

Sur mon avant-bras gauche, j’ai une longue marque rose.

Une brûlure.

J’avais aidé un camarade à sortir d’un véhicule en feu.

Il avait survécu.

Je ne l’ai presque jamais revu ensuite.

La vie est étrange comme ça.

On peut risquer sa peau pour quelqu’un et perdre son numéro quelques années plus tard.

Sur mon épaule droite, il y a une petite marque ronde.

Une blessure reçue pendant une autre mission.

Le soignant qui s’était occupé de moi avait dit :

— Aujourd’hui, mon vieux, va jouer au loto.

Je n’ai jamais joué.

J’aurais peut-être dû.

Sur le côté gauche du ventre, une cicatrice irrégulière.

Appendicite.

Pour une fois, aucune histoire héroïque.

J’avais vingt-six ans.

J’avais mangé un cassoulet la veille et j’étais persuadé que c’était ça.

Sur ma hanche droite, des lignes pâles ressemblent à une toile d’araignée.

Accident de moto.

Une petite départementale.

Un chevreuil.

Trop de vitesse.

Pas assez de prudence.

Et un fossé qui m’avait accueilli comme un vieux copain qu’on n’avait pourtant jamais demandé à revoir.

Sur mon genou gauche, une courbe de quinze centimètres.

Prothèse.

À force de porter des charges, de tomber, de se relever et de croire qu’un corps de trente-cinq ans fonctionne encore comme celui de vingt ans, il finit par vous présenter la facture.

Au dos de ma main droite, deux petites traces blanches.

Une bagarre dans un bar.

J’avais trente-cinq ans.

Beaucoup trop vieux pour ça.

Je n’en suis pas fier.

Et puis il y a la grande.

La cicatrice verticale.

Du haut de ma poitrine jusqu’au sternum.

Celle que Thomas connaît maintenant sous son propre prénom.

Cette cicatrice n’a rien à voir avec une mission.

Rien à voir avec une moto.

Rien à voir avec une bagarre.

Elle vient d’un bloc opératoire.

Et elle date du 27 octobre 2016.

Sept jours avant la naissance de mon fils.

Thomas ne connaît pas encore cette date.

Il connaît seulement le nom de la cicatrice.

Pour l’instant, cela suffit.

Sophie et moi nous étions mariés en mai 2014.

Petit mariage.

Mairie.

Repas dans une auberge avec nos familles.

Quarante-trois personnes.

Ma mère avait pleuré dès l’arrivée de Sophie.

Mon père avait prétendu avoir quelque chose dans l’œil.

À l’époque, Sophie travaillait comme infirmière dans un cabinet médical.

Elle exerce toujours dans le soin aujourd’hui, avec davantage de responsabilités et beaucoup moins de temps pour déjeuner.

Elle a vu des gens partir.

Elle a vu des familles se réconcilier autour d’un lit.

D’autres continuer à se déchirer jusque dans un couloir d’hôpital.

Elle a tenu davantage de mains tremblantes que moi.

Et pourtant elle n’est jamais devenue dure.

Moi, j’étais déjà un peu cassé quand je l’ai rencontrée.

Elle n’a jamais essayé de me réparer.

C’est probablement pour ça que je l’ai aimée.

Nous voulions un enfant.

Nous avons essayé pendant deux ans.

Deux grossesses arrêtées trop tôt.

Une première fois.

Puis une deuxième.

Je ne vais pas raconter ce genre de douleur avec de grandes phrases.

Ceux qui l’ont vécue savent.

Les autres peuvent simplement comprendre qu’après la deuxième, la chambre que nous avions commencé à imaginer est restée vide.

Sophie avait rangé le petit body qu’elle avait acheté dans le fond d’une armoire.

Nous avions arrêté de parler de prénoms.

Un soir, nous avions même décidé d’arrêter d’essayer.

Pas dans la colère.

Pas dans les larmes.

Avec cette fatigue particulière des couples qui ont espéré trop longtemps.

Puis, quelques semaines plus tard, Sophie est rentrée du travail.

Elle s’est assise sur le canapé.

Elle n’a rien dit.

Elle m’a simplement tendu un test.

J’ai regardé les deux traits.

Puis elle.

Puis encore les deux traits.

Et j’ai pleuré.

La dernière fois que j’avais pleuré comme ça remontait à des années.

Sophie s’est assise à côté de moi.

Elle n’a pas dit :

— Ne pleure pas.

Elle m’a laissé faire.

Ensuite, nous sommes allés acheter une glace.

Parce que deux ans auparavant, nous nous étions promis que si un jour ça marchait vraiment, on mangerait une énorme glace, même en plein hiver.

Nous avions prévu deux prénoms.

Thomas pour un garçon, comme mon grand-père.

Élise pour une fille, comme sa grand-mère.

C’était un garçon.

Thomas.

À l’automne 2016, Sophie entrait dans son huitième mois.

Elle dormait mal.

Elle avait mal au dos.

Elle me reprochait de ronfler.

Je lui répondais que je ne ronflais jamais.

Elle avait enregistré le bruit sur son téléphone.

J’avais perdu ce débat.

Moi, je pensais être en pleine forme.

Je travaillais.

Je roulais à moto.

Je bricolais.

Je montais les escaliers deux par deux quand j’étais pressé.

Je n’avais pas consulté de médecin depuis plus d’un an.

Comme beaucoup d’hommes de ma génération, j’avais une philosophie médicale très élaborée :

Tant qu’on peut se lever, c’est que ça va.

Le 26 octobre, je suis rentré d’une courte balade en moto.

Une cinquantaine de kilomètres avec trois copains.

Rien d’exceptionnel.

Je suis entré dans la maison.

J’ai retiré mes bottes.

Je me suis assis sur le canapé.

Et soudain, je n’arrivais plus à reprendre mon souffle.

Sophie m’a regardé.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien. Je suis crevé.

Elle s’est approchée.

A posé deux doigts sur mon poignet.

Puis sa main sur ma poitrine.

Son visage a changé.

C’est là que j’ai compris que ce n’était pas juste de la fatigue.

— Laurent, mets tes chaussures.

— Sophie…

— Maintenant.

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