Elle avait demandé des autorisations.
Discuté avec les médecins.
Trouvé un fauteuil roulant.
Au petit matin, elle est entrée dans ma chambre.
— Votre femme est sur le point d’accoucher.
J’ai essayé de me lever.
Elle a posé une main sur mon épaule.
— Doucement, héros. Aujourd’hui, vous voyagez assis.
Elle m’a descendu jusqu’à la maternité.
Je suis arrivé avant la naissance.
J’étais là.
À 6 h 18, Thomas est venu au monde.
Trois kilos et quelques grammes.
Des cheveux noirs.
Un visage tout froissé.
Une colère impressionnante.
On me l’a posé dans les bras.
Je n’avais le droit de le tenir que quelques minutes.
Trois, peut-être quatre.
Je me souviens de son poids.
Je me souviens de sa chaleur.
Je me souviens de la taille ridicule de ses doigts.
Et je me souviens avoir pensé :
Alors c’est toi.
C’est pour toi que je suis revenu.
Je me suis mis à pleurer si fort que l’infirmière m’a demandé si j’avais mal à la poitrine.
J’ai secoué la tête.
Non.
Pour une fois, ce n’était pas la douleur.
C’était huit ans auparavant.
Aujourd’hui, Thomas court dans la maison.
Il laisse ses chaussettes n’importe où.
Il oublie son cartable dans l’entrée.
Il mange le fromage avant le plat quand sa mère ne regarde pas.
Il appelle notre vieux chien Gaston « Gastounet », même si personne ne sait pourquoi.
Et pendant des années, il a vu ma cicatrice sans poser de question.
Puis, un samedi de mai, tout a changé.
Je bricolais la tondeuse sous l’auvent.
Thomas était assis sur une caisse retournée.
Il me regardait travailler.
À huit ans, regarder son père démonter quelque chose semble encore être une activité passionnante.
Profitons-en.
Dans quelques années, j’aurai probablement droit à :
— Papa, t’es gênant.
J’avais une trace de graisse sur l’avant-bras.
Thomas l’a regardée.
Puis son regard s’est posé sur mes cicatrices.
— Papa ?
— Oui ?
— Pourquoi t’en as autant ?
Je ne savais pas quoi répondre.
Alors j’ai fait ce que les pères font parfois quand ils ne trouvent pas les bons mots.
J’ai essayé d’en trouver de simples.
— Viens.
J’ai retiré mon tee-shirt.
Je me suis assis sur la marche.
Il s’est installé à côté de moi.
J’ai montré la petite cicatrice sous mon œil.
— Celle-là s’appelle Patience.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai dû attendre longtemps qu’on vienne m’aider. Ça m’a appris qu’on ne peut pas tout régler soi-même.
Il a hoché la tête.
J’ai montré mon avant-bras.
— Celle-là, Courage.
— C’est celle du feu ?
Je lui en avais déjà raconté une partie.
— Oui.
— Tu as sauvé ton copain ?
— Oui.
Il a souri.
J’ai montré l’épaule.
— Celle-là s’appelle Chance.
— Pourquoi ?
— Parce que certaines journées pourraient très mal finir et ne le font pas.
La cicatrice du ventre ?
— Surprise.
Il a ri.
La hanche ?
— Erreur.
— À cause du chevreuil ?
— À cause du chevreuil… et surtout du type idiot qui roulait trop vite avant de le rencontrer.
Il m’a regardé avec de grands yeux.
— C’était toi, le type idiot ?
— Malheureusement.
Il a éclaté de rire.
Le genou ?
— Pardon.
— Pardon à qui ?
J’ai réfléchi.
— À moi-même.
Il n’a pas compris.
Alors j’ai essayé autrement.
— Un jour, ton corps change. Tu peux te mettre en colère parce que tu n’arrives plus à faire certaines choses comme avant. Puis tu comprends qu’il faut arrêter de lui reprocher de vieillir.
Thomas a regardé son propre genou.
Probablement persuadé que vieillir ne lui arriverait jamais.
Je connais ce sentiment.
Je l’ai eu moi aussi.
Puis il a montré ma main.
Je l’ai regardée.
— Celle-là s’appelle Orgueil.
— C’est bien, l’orgueil ?
— Un peu, parfois. Trop, non.
Je lui ai raconté la bagarre.
Pas les détails.
Juste assez pour qu’il comprenne qu’un homme peut gagner une bagarre et perdre quand même quelque chose.
Puis son doigt a bougé.
Lentement.
Jusqu’à ma poitrine.
Il a suivi la grande cicatrice.
— Et celle-là ?
Je me suis figé.
Je n’avais jamais décidé de lui dire ce jour-là.
Sophie et moi avions toujours pensé lui raconter l’histoire entière lorsqu’il serait plus grand.
Mais parfois, les enfants posent la bonne question avant que les adultes aient préparé la bonne réponse.
Alors j’ai dit :
— Celle-là s’appelle Thomas.
Il m’a regardé.
— Moi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
J’ai posé ma main sur sa nuque.
— Parce que les chirurgiens m’ont ouvert pour réparer mon cœur juste avant ta naissance. Ils l’ont fait pour que je vive assez longtemps pour te rencontrer.
Son visage a changé.
Plus de sourire.
Plus de questions.
Il s’est rapproché.
Puis il a posé sa tête contre ma poitrine.
Exactement sur la cicatrice.
Il est resté là.
Silencieux.
J’ai senti ses cheveux sous mon menton.
Après quelques secondes, il a dit :
— Je l’entends.
— Quoi ?
— Ton cœur.
Puis il a ajouté :
— Il tape fort.
J’ai avalé ma salive.
— Oui.
— Ils l’ont bien réparé.
— Oui, bonhomme. Ils l’ont bien réparé.
Il est resté encore un moment.
Puis il s’est redressé.
Et il m’a sorti une phrase que je n’oublierai jamais.
— Merci de pas être mort, papa.
Que voulez-vous répondre à ça ?
J’ai vécu des choses difficiles.
J’ai entendu des paroles que je pensais impossibles à encaisser.
Mais cette phrase-là m’a désarmé complètement.
Je n’ai rien dit.
Je l’ai serré contre moi.
Thomas ne connaît toujours pas toute l’histoire.
Il ne sait pas que l’opération a eu lieu sept jours avant sa naissance.
Il ne sait pas que sa mère était enceinte quand elle attendait derrière la porte du bloc.
Il ne sait pas qu’elle a dû répondre à des questions qu’aucune future mère ne devrait avoir à entendre à ce moment-là.
Il ne sait pas que mon cœur a refusé de repartir correctement pendant onze minutes.
Il ne sait pas qu’une chirurgienne est sortie avant minuit pour dire à sa mère :
— Votre mari va rencontrer son fils.
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