Le jour où son fils a touché sa plus grande cicatrice, Laurent a enfin révélé son secret

Quand une infirmière enceinte de huit mois utilise ce ton-là, on ne discute pas.

Elle m’a conduit au grand centre hospitalier de la région.

Pendant le trajet, j’ai continué à faire ce que font beaucoup d’hommes quand ils ont peur.

J’ai minimisé.

— C’est sûrement une indigestion.

— Arrête de parler.

— Peut-être un nerf coincé.

— Laurent.

Puis mon bras gauche a commencé à me faire mal.

Je me suis tu.

Sophie a serré le volant.

Je voyais sa mâchoire crispée.

À l’hôpital, tout est allé très vite.

Examens.

Prises de sang.

Électrodes.

Médecins qui parlaient moins fort qu’au début.

On m’a fait passer un examen des artères.

Puis un autre.

Dans la nuit, j’ai été transféré dans une unité spécialisée.

Le lendemain, on nous a expliqué que plusieurs artères étaient sévèrement obstruées.

On avait d’abord espéré éviter une chirurgie lourde.

Cela n’a pas marché.

Dans l’après-midi, une chirurgienne est entrée dans ma chambre.

Une femme d’une cinquantaine d’années, cheveux gris courts, regard calme.

Elle s’appelait docteure Martel.

Elle s’est assise.

Je me souviens de ça.

Les médecins qui apportent de bonnes nouvelles restent souvent debout.

Ceux qui s’assoient vous obligent à écouter.

— Monsieur Delorme, nous devons vous opérer aujourd’hui.

Sophie a demandé :

— À quel point c’est urgent ?

La chirurgienne l’a regardée.

— Maintenant.

Je me souviens avoir regardé le ventre de ma femme.

Thomas bougeait.

On voyait presque le tissu de son pull se soulever.

J’ai pensé :

Je n’ai même pas encore rencontré mon fils.

C’est la première pensée qui m’est venue.

Pas ma moto.

Pas mon travail.

Pas mes parents.

Mon fils.

Avant qu’on m’emmène, une infirmière a pris Sophie à part.

Il fallait terminer plusieurs documents.

Le consentement opératoire.

Des renseignements médicaux.

Et une déclaration concernant mes volontés si l’intervention tournait au pire.

En France, personne ne « donne » les organes d’un proche par simple signature.

Mais l’équipe devait savoir si j’avais déjà exprimé une opposition à un éventuel don.

Sophie savait ce que j’en pensais.

Nous en avions parlé des années plus tôt après avoir vu un reportage à la télévision.

Je lui avais dit :

— Si je ne peux plus m’en servir, autant que ça serve à quelqu’un.

Alors elle a confirmé par écrit qu’à sa connaissance, je ne m’y étais jamais opposé.

Elle l’a fait avec Thomas qui bougeait dans son ventre.

Cette image me poursuit encore aujourd’hui.

Une femme enceinte de son premier enfant.

Assise sous des néons.

Son mari derrière une porte.

Et devant elle, des feuilles expliquant ce qu’il faudrait peut-être faire de son corps s’il ne revenait pas.

Elle ne m’en a parlé que plus d’un an plus tard.

Elle m’a dit :

— J’ai pensé que si je te perdais, je ne voulais pas que tout s’arrête avec toi.

Je n’ai pas trouvé quoi répondre.

Je ne trouve toujours pas.

L’opération a duré plus de neuf heures.

On m’a fait plusieurs pontages.

Mon cœur a été arrêté puis assisté par une machine.

À un moment, quand l’équipe a tenté de le relancer correctement, il n’a pas répondu comme prévu.

Pendant onze minutes, les médecins se sont battus pour qu’il reparte.

Sophie ne l’a jamais su cette nuit-là.

Un de mes amis motards, Gérard, était arrivé à l’hôpital dans la journée.

Soixante ans.

Ancien secouriste.

Barbe blanche.

Le genre d’homme capable de plaisanter pendant six heures puis de devenir parfaitement sérieux dès que la situation l’exige.

La chirurgienne lui avait expliqué qu’il y avait eu un moment critique.

Gérard avait choisi de ne rien dire à Sophie.

Il m’a raconté ça deux ans plus tard autour d’un café.

— Ta femme avait déjà le ventre gros comme ça et la trouille de sa vie. Elle n’avait pas besoin de savoir que ton cœur nous faisait des caprices.

Je lui avais demandé :

— Pourquoi tu me le dis maintenant ?

Il avait haussé les épaules.

— Parce que c’est ton histoire.

Puis il avait ajouté :

— Mais certaines vérités n’ont pas besoin d’être déposées sur les épaules des gens tout de suite.

J’ai beaucoup pensé à cette phrase.

Avec l’âge, on comprend que dire la vérité et savoir quand la dire sont deux choses différentes.

Je suis sorti du bloc peu avant minuit.

La docteure Martel est allée voir Sophie.

Elle lui a expliqué que l’opération avait réussi.

Que j’allais passer plusieurs jours en soins intensifs.

Que je ne pourrais rien porter de lourd pendant des semaines.

Que la récupération serait longue.

Sophie écoutait.

Puis la chirurgienne lui a dit :

— Madame Delorme, votre mari va rencontrer son fils.

Sophie m’a raconté qu’elle avait tenu jusqu’à cette phrase.

Après, elle était sortie.

Elle avait traversé le couloir.

Pris l’ascenseur.

Rejoint notre voiture dans le parking.

Elle s’était assise sur le siège conducteur.

Elle avait posé les deux mains sur son ventre.

Et elle avait parlé à Thomas.

Pendant près d’une heure.

Elle lui avait dit :

— Ton papa sera là.

Elle lui avait raconté qu’elle avait eu peur.

Qu’elle avait cru qu’il grandirait sans me connaître.

Qu’elle était désolée d’avoir imaginé son enfance sans père alors qu’il n’était même pas encore né.

Puis elle était remontée.

Elle avait passé le reste de la nuit près de moi.

Sept jours plus tard, Thomas est né.

Oui.

Sept jours.

Comme si notre famille avait décidé de concentrer une vie entière dans une seule semaine.

Je n’étais pas censé pouvoir quitter le service.

Je marchais à peine.

J’avais des fils.

Des pansements.

Des tuyaux.

Le torse maintenu comme une vieille armoire qu’on aurait recollée.

Mais une infirmière appelée Mireille avait entendu parler de la situation.

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