Ce fut notre règle à partir de ce jour-là.
Tout doucement.
Au troisième jour, j’ai dû lui donner un nom pour ses papiers provisoires.
Il dormait le museau posé sur une patte.
Je l’ai regardé longtemps.
— Tu es arrivé en dérivant de nulle part…
Une oreille s’est levée.
— Alors on va t’appeler Néo.
Je ne sais pas pourquoi ce prénom m’est venu.
Peut-être parce que j’avais besoin de croire qu’une nouvelle vie pouvait commencer.
Néo est resté.
Les semaines suivantes, il s’est installé dans mon quotidien sans demander la permission.
Je me suis mis à rentrer plus vite du travail.
J’ai commencé à prendre mon petit-déjeuner assis à table parce qu’il aimait dormir sur mes pieds.
Le matin, nous nous installions sur la terrasse.
Il suivait la lumière du soleil qui avançait lentement sur les planches.
Il avait peur de l’eau.
Même un robinet ouvert trop fort pouvait le faire reculer.
Mais il aimait entendre ma pagaie cogner doucement contre le mur lorsque je rentrais du lac.
Il inclinait la tête.
Comme s’il essayait encore de décider si ce bruit appartenait au monde dangereux d’avant ou à sa nouvelle maison.
Un mois après son sauvetage, une collègue du port a publié une photo de lui sur la page locale consacrée aux nouvelles du lac.
Néo était enveloppé dans la vieille chemise grise que j’avais utilisée pour le réchauffer.
La publication fut énormément partagée.
Des gens proposèrent des couvertures, des jouets et de la nourriture.
Une dame âgée m’envoya même un petit coussin cousu à la main.
Puis un message étrange apparut.
Le compte appartenait visiblement à un adolescent.
Pas de photo.
Pas de présentation.
Seulement une phrase :
« Est-ce que le chiot avait un ruban bleu ? »
Je suis resté devant l’écran.
J’allais répondre.
Le message a disparu.
Pendant quelque temps, j’ai cru que l’histoire s’arrêterait là.
Néo grossissait.
Ses côtes disparaissaient doucement sous son pelage.
Son regard changeait.
Il découvrit que la gamelle revenait chaque soir.
Que personne ne lui retirait sa nourriture.
Que le camion des poubelles faisait beaucoup de bruit mais ne lui voulait aucun mal.
Que le canapé près de la fenêtre était, apparemment, sa propriété personnelle.
Son premier véritable mouvement de queue fut provoqué par un morceau d’œuf.
Son premier aboiement fut destiné à son propre reflet dans la porte du four.
Il resta figé devant cet autre chiot pendant trois secondes avant de pousser un petit « wouf » indigné.
J’ai ri comme je n’avais pas ri depuis longtemps.
Et c’est à ce moment-là que j’ai compris que Néo n’était peut-être pas le seul à revenir à la vie.
L’année précédente avait été difficile pour moi.
Je faisais mon travail.
Je payais mes factures.
Je répondais « ça va » lorsque quelqu’un me posait la question.
Mais ma vie était devenue mécanique.
Métro, travail, factures, sommeil.
Même sans métro, d’ailleurs.
Je vivais comme on traverse une maison pendant une panne de courant : par habitude, en connaissant les murs, sans vraiment regarder autour de soi.
Puis un chiot a commencé à réclamer son petit-déjeuner à six heures dix.
Il fallait donner ses médicaments.
Nettoyer ses couvertures.
Le rassurer lorsqu’un bruit le faisait trembler.
Sortir même lorsque je n’en avais pas envie.
Difficile de disparaître de sa propre existence lorsqu’un chien attend derrière la porte de la salle de bain parce que vous vous brossez les dents depuis trop longtemps.
Deux mois après son sauvetage, Néo fut déclaré en assez bonne santé pour mener une vie normale.
Je l’ai emmené derrière le port, dans un petit espace herbeux calme.
Il a posé une patte sur l’herbe.
Puis une deuxième.
Il a reniflé un pissenlit et éternué.
Cinq minutes plus tard, il courait autour de moi avec cette maladresse joyeuse des jeunes chiens qui ne savent pas encore très bien où commencent et où finissent leurs pattes.
J’aurais pu croire que l’histoire était terminée.
Un homme trouve un chiot.
Le chiot survit.
L’homme l’adopte.
Fin heureuse.
Mais il restait le ruban bleu.
Quelques semaines plus tard, j’ai reçu un appel d’une enquêtrice chargée du dossier.
Elle avait peut-être identifié l’auteur du mystérieux message.
Un conseiller scolaire avait signalé qu’un élève de seize ans, Théo, s’était montré très perturbé après avoir reconnu le chiot sur une publication locale.
L’adolescent avait demandé une seule chose :
— Est-ce qu’il avait encore son ruban bleu ?
L’enquêtrice l’avait rencontré accompagné d’un professionnel chargé de la protection des mineurs.
La vérité était sortie par morceaux.
Lentement.
Avec beaucoup de silences.
Théo vivait avec sa mère, sa petite sœur Manon et le compagnon de leur mère dans une maison louée à quelques kilomètres du lac.
Quelques mois plus tôt, un chiot errant avait commencé à venir dans leur jardin.
Manon était tombée amoureuse de lui.
Elle avait huit ans.
C’était elle qui lui avait attaché le ruban bleu derrière l’oreille.
Parce que, selon elle, « tous les chiens importants doivent être élégants ».
Elle l’avait appelé Milo.
Milo.
Lorsque l’enquêtrice m’a dit ce prénom, j’ai regardé Néo.
— Milo ?
Il a relevé la tête.
Immédiatement.
Mon cœur s’est serré.
La suite était plus difficile.
Le compagnon de leur mère ne voulait pas du chien.
Il se plaignait du coût, du bruit, des saletés.
La mère traversait en plus une période compliquée et la tension dans la maison avait augmenté.
Un week-end, elle partit quelques jours avec Manon chez une parente.
Théo resta à la maison.
Le compagnon aussi.
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