Un garçon cède sa place à un motard silencieux… son regard bouleverse tout le bus

Il leva immédiatement les mains.

— Pardon. Je me suis mal exprimé.

Je posai ma tasse.

— Alors ?

Il inspira.

— C’est à propos de l’homme d’hier.

Je ne répondis pas.

— Le motard ?

— Oui.

Philippe hésita.

— Je peux entrer deux minutes ?

Je le fis entrer.

Julien leva les yeux de son bol.

— Bonjour monsieur.

— Bonjour, champion.

Philippe s’arrêta ensuite comme s’il regrettait déjà le mot « champion ».

Il resta debout dans l’entrée.

— Cet homme, commença-t-il, ça fait des années que je le vois.

— Sur votre ligne ?

— De temps en temps.

Il passa une main sur son visage.

— Il s’appelle Michel.

Le prénom m’étonna.

Je ne sais pas pourquoi.

« Michel » faisait davantage penser à un voisin qui taille ses rosiers le dimanche qu’à l’homme tatoué de la veille.

Encore un préjugé.

Encore un.

Philippe continua :

— Il monte peut-être deux ou trois fois par mois. Parfois moins. Mais il ne s’assoit jamais.

Je crus avoir mal entendu.

— Jamais ?

— Jamais.

Julien posa sa cuillère.

— Même quand il y a des places ?

Philippe le regarda.

— Même quand le bus est presque vide.

Je repensai immédiatement à la façon dont Michel s’était assis.

À sa lenteur.

À sa main sur le dossier.

— Pourquoi ?

Philippe baissa les yeux.

— Parce qu’il y a longtemps, il s’asseyait toujours avec quelqu’un.

La cuisine devint soudain silencieuse.

Même le réfrigérateur sembla choisir ce moment pour arrêter de ronronner.

Philippe s’appuya contre le mur.

— Je conduis cette ligne depuis dix-huit ans. Pas toujours le même service, évidemment. Mais suffisamment longtemps pour connaître certaines histoires.

Il regarda Julien.

— Il y avait un garçon.

Mon fils ne bougea plus.

— Quel garçon ?

— Un gamin du quartier. À peu près ton âge à l’époque.

Philippe marqua une pause.

— Il s’appelait Antoine.

Michel travaillait alors dans un atelier de réparation de motos à quelques rues du terminus.

Il avait déjà son blouson.

Déjà ses tatouages.

Déjà cette allure qui faisait parfois changer les gens de trottoir.

Les adultes le regardaient avec prudence.

Les enfants, beaucoup moins.

Antoine avait neuf ans quand ils s’étaient rencontrés.

Sa grand-mère venait le chercher après l’école, mais elle marchait difficilement.

Alors certains jours, Antoine prenait deux arrêts de bus tout seul pour la rejoindre.

Michel montait au même endroit.

Au début, ils ne se parlaient pas.

Puis un jour, Antoine s’était assis à côté de lui.

Simplement.

— Pourquoi personne vient ici ? avait demandé le garçon.

Michel avait répondu :

— Parce que je prends trop de place.

Antoine avait regardé son siège.

— Non. Il reste la moitié.

Philippe eut un petit sourire en racontant ça.

— Apparemment, c’est comme ça que ça a commencé.

Ils s’étaient revus.

Puis encore.

Antoine racontait son école.

Michel parlait de mécanique.

L’enfant ne comprenait rien aux carburateurs mais posait beaucoup de questions.

Michel prétendait que ça l’agaçait.

Puis il lui apportait des magazines avec des photos de vieilles motos.

— Les gens les regardaient beaucoup, dit Philippe. Un grand type comme Michel et ce petit bonhomme qui parlait sans reprendre son souffle…

Il sourit.

— C’était drôle.

Puis son sourire disparut.

— Et probablement important pour Michel.

Je sentis quelque chose se nouer dans ma gorge.

— Pourquoi ?

Philippe hésita.

— Parce que Michel avait perdu le contact avec son propre fils.

Il ne développa pas.

Il n’y avait pas besoin.

À nos âges, nous connaissons tous ce genre de silences familiaux.

Un mot de trop.

Une séparation.

Un nouveau conjoint.

Une vieille blessure.

Puis les semaines deviennent des mois.

Les mois deviennent des années.

Et un jour, on ne sait même plus comment rappeler sans paraître ridicule.

Antoine était arrivé dans sa vie au milieu de ce vide.

Pas comme un remplacement.

Personne ne remplace personne.

Mais comme une petite fenêtre restée ouverte.

Philippe sortit alors quelque chose de sa poche.

Un papier plié en quatre.

— Hier soir, après votre descente, j’ai trouvé ça près du siège.

Il me le tendit.

Le papier était épais.

Jauni.

Les bords presque pelucheux à force d’avoir été manipulés.

Je l’ouvris délicatement.

C’était un dessin d’enfant.

Au feutre.

Un bus bleu aux roues beaucoup trop grandes.

Deux personnages assis côte à côte.

L’un gigantesque, avec des bras couverts de traits noirs.

L’autre minuscule, avec des cheveux jaunes dressés comme des pointes.

Au-dessus, une phrase écrite maladroitement :

Je m’assois avec toi.

Je relus les cinq mots.

Puis encore.

— C’est Antoine qui l’a fait ? demandai-je.

Philippe hocha la tête.

Julien s’était levé.

Il regardait le dessin par-dessus mon bras.

— Pourquoi monsieur Michel l’avait avec lui ?

Philippe prit une longue inspiration.

— Parce qu’il l’a gardé toutes ces années.

Il y eut un silence.

Puis il ajouta :

— Antoine n’a jamais repris le bus avec lui.

Je sentis immédiatement ce qui allait suivre.

Je regrettai presque d’avoir demandé.

— Il s’est passé quelque chose ?

Philippe acquiesça.

— Oui.

Sa voix devint plus basse.

— Quelques semaines après avoir fait ce dessin, Antoine a eu un accident en rentrant chez lui.

Il ne donna aucun détail.

Et j’en fus reconnaissante.

Il dit seulement :

— Il n’est pas revenu.

Julien baissa les yeux.

Je posai ma main sur son épaule.

Philippe poursuivit doucement :

— Michel n’a plus pris le bus pendant longtemps.

Quand il est revenu, il restait debout.

Même lorsque le véhicule était vide.

Même quand je lui disais : « Michel, assieds-toi donc, tu vas finir par tomber. »

Il répondait toujours :

— Ça va.

Philippe regarda le dessin.

— Mais je crois qu’il ne voulait surtout plus s’asseoir à côté de quelqu’un.

J’avais du mal à respirer normalement.

Tout revenait.

La lenteur de Michel.

Ses mains sur ses genoux.

Ses yeux rouges.

Sa façon de regarder Julien en descendant.

— Et hier ? demandai-je.

Philippe se tourna vers mon fils.

— Hier, pour la première fois depuis des années, quelqu’un lui a donné une place sans rien lui demander.

Julien fronça les sourcils.

— Mais ce n’était pas la même place.

Philippe eut un sourire triste.

— Non.

Puis il désigna le dessin.

— Mais parfois, ce n’est pas le siège qui compte.

Cette phrase me traversa.

Parce qu’à quarante-sept ans, je pensais connaître un peu la vie.

J’avais connu le divorce.

Les fins de mois.

Le père qui vieillit.

La mère qui appelle trois fois pour demander comment fonctionne sa télévision alors qu’elle appuie simplement sur la mauvaise télécommande.

Les enfants qui grandissent et ferment leur porte.

Les amis qu’on promet d’appeler « dès que ça se calme » jusqu’au jour où l’on réalise que rien ne se calme jamais.

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