Je pensais savoir à quoi ressemblait la douleur.
Mais je découvrais soudain qu’elle pouvait aussi ressembler à une place de bus vide.
— Quand Michel est descendu hier, continua Philippe, il est resté sur le trottoir.
Je levai les yeux.
— Je l’ai vu dans mon rétroviseur.
Philippe avait remarqué qu’il ne partait pas.
Michel restait debout près de l’arrêt.
Il regardait le bus s’éloigner.
Puis, lorsque Philippe avait terminé son service, il l’avait retrouvé près du terminus.
Assis cette fois sur un banc.
— Il m’a parlé, dit-il.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
Philippe regarda Julien.
— Il m’a demandé le prénom du petit garçon.
Julien rougit légèrement.
— Je lui ai dit que je ne savais pas.
Puis Philippe s’adressa à moi.
— Je savais seulement à quel arrêt vous descendiez. C’est comme ça que j’ai retrouvé votre immeuble.
J’avais tellement de questions que je n’en posai aucune.
— Et ensuite ?
Philippe tapota le dessin.
— Michel m’a montré ça.
Il avait porté ce dessin pendant près de quinze ans.
Dans son portefeuille d’abord.
Puis dans une poche intérieure de son blouson lorsque le papier était devenu trop fragile.
Philippe m’expliqua qu’hier, lorsqu’il s’était assis à la place offerte par Julien, quelque chose l’avait submergé.
La hauteur du siège.
La barre métallique devant lui.
Un enfant debout à côté.
Le bruit du moteur.
Même cette annonce automatique avant les arrêts.
Tout était revenu.
Pas seulement le mauvais.
C’était justement ça qui l’avait surpris.
Pendant des années, il avait évité ce souvenir parce qu’il croyait qu’il ne contenait que de la douleur.
Mais assis là, hier, il avait soudain revu Antoine rire.
Il avait entendu sa voix.
Il s’était rappelé ses questions absurdes.
— Pourquoi les motos ne tombent pas quand elles roulent ?
— Est-ce qu’on peut mettre un moteur de moto sur une tondeuse ?
— Si tu te rases la barbe, est-ce que ton menton aura froid ?
Philippe sourit.
Moi aussi.
Même Julien.
Et pendant quelques secondes, Antoine n’était plus « le garçon à qui il était arrivé un drame ».
Il redevenait un enfant qui posait trop de questions.
Voilà ce que Julien avait rendu à Michel.
Pas une place assise.
Un souvenir vivant.
Je dus m’asseoir.
Je regardai mon fils.
— Tu comprends ?
Il réfléchit.
— Un peu.
Puis :
— Il était triste parce que je lui ai donné ma place ?
Je cherchai mes mots.
Philippe répondit avant moi.
— Non.
Il s’accroupit légèrement pour être à sa hauteur.
— Il était triste parce que ça lui a rappelé quelqu’un qu’il aimait beaucoup.
Julien resta silencieux.
— Alors j’aurais pas dû ?
Cette question me fendit le cœur.
Je pris son visage entre mes mains.
— Si.
— Même si ça le rend triste ?
— Oui.
Je cherchai comment expliquer quelque chose que je comprenais moi-même depuis seulement cinq minutes.
— Parce qu’on peut être triste et heureux en même temps quand on se souvient de quelqu’un.
Julien réfléchit.
— Comme quand tu regardes les photos de Papi ?
Je sentis ma gorge se serrer.
— Exactement comme ça.
Il hocha la tête.
Puis il regarda Philippe.
— Est-ce que monsieur Michel veut récupérer son dessin ?
Philippe sourit.
— Oui.
Il tendit la main.
Julien hésita.
— Attendez.
Il courut dans sa chambre.
Je l’entendis ouvrir un tiroir.
Faire tomber quelque chose.
Jurer presque, puis se reprendre parce qu’il savait que j’écoutais.
Il revint avec une feuille blanche.
— Je peux lui donner quelque chose ?
J’aurais voulu lui demander quoi.
Mais je me retins.
Il prit ses feutres.
Pendant dix minutes, Philippe resta dans notre cuisine pendant que Julien dessinait.
Moi, je refis du café.
C’est étrange, les moments importants.
On imagine toujours de grandes musiques.
Des phrases parfaites.
Des révélations.
En réalité, ils se produisent souvent pendant qu’un enfant cherche un feutre bleu et qu’un homme remue deux morceaux de sucre dans une tasse ébréchée.
Julien termina.
Un bus.
Encore.
Deux personnages.
Mais cette fois, le plus grand était assis.
Le plus petit était debout.
En dessous, il avait écrit :
Vous pouvez vous asseoir quand vous voulez.
Je dus détourner les yeux.
Philippe, lui, ne dit rien pendant plusieurs secondes.
Puis il replia doucement le dessin.
— Je vais lui donner.
Il partit.
Et la vie continua.
Parce qu’elle fait toujours ça.
Même après les moments qui vous retournent.
J’allai travailler.
Julien alla au collège.
À midi, une patiente se plaignit parce qu’elle attendait depuis dix-sept minutes.
À quinze heures, l’imprimante du cabinet décida qu’elle ne reconnaissait plus le papier A4 qu’elle utilisait pourtant depuis cinq ans.
À dix-sept heures, je récupérai Julien.
Nous reprîmes la ligne 7.
Le même bus.
Presque les mêmes visages.
Une dame avec ses sacs de courses.
Deux lycéens qui parlaient trop fort.
Un monsieur qui sentait l’eau de Cologne et lisait un magazine de mots croisés.
Julien trouva sa place près de la fenêtre.
Il s’assit.
Mais il regarda longuement le siège à côté.
À chaque arrêt, ses yeux se levaient vers la porte.
Je le remarquai.
Je ne dis rien.
Michel ne monta pas ce jour-là.
Ni le lendemain.
Ni la semaine suivante.
Puis les vacances arrivèrent.
Nous reprîmes parfois la voiture de ma sœur.
La routine changea.
Je pensai moins souvent à cette histoire.
Pas parce qu’elle avait perdu son importance.
Parce que nous sommes faits ainsi.
Même les grandes émotions finissent par se ranger quelque part entre les courses du samedi et le rendez-vous chez le dentiste.
Deux mois plus tard, un samedi matin, Julien et moi sortions du marché.
J’avais acheté des tomates, du fromage, un poulet rôti et beaucoup trop de fraises parce que le marchand m’avait assuré qu’elles étaient « exceptionnelles ».
Sur la place, des habitants organisaient une petite collecte pour réparer le local d’une association de quartier.
Quelques tables.
Des gâteaux.
Des livres d’occasion.
Une vieille sono.
Et trois motos garées près du trottoir.
Julien s’arrêta.
— Maman.
Je le vis.
Michel.
Sans son blouson.
Un pull gris.
Des lunettes sur le nez.
Il aidait une vieille dame à installer une table pliante.
Je faillis rire.
Parce que sans cuir, sans casque, sans tatouages visibles, il ressemblait effectivement à un Michel.
Un homme quelconque.
Un voisin.
Quelqu’un qui aurait pu râler contre le prix du carburant ou comparer les différentes façons de cuire des pommes de terre.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






