Il est revenu avec des serviettes propres, de l’eau, une grande caisse en plastique, de quoi nourrir les chiots et une jeune employée prénommée Anaïs, qui avait déjà accueilli des chatons nouveau-nés.
Elle a regardé le carton.
Son visage a changé.
— Il faut les conduire en clinique tout de suite.
Deux automobilistes qui s’étaient arrêtés en voyant toutes nos motos ont proposé leurs véhicules.
Nous avons installé les cinq chiots dans la caisse en plastique sur des serviettes.
La mère a été allongée sur la banquette arrière d’une voiture climatisée.
Sa tête reposait juste à côté de la caisse.
À chaque virage, elle soulevait le museau pour vérifier.
Quelques kilomètres avant la ville, le plus petit a cessé de respirer.
Anaïs a crié.
Nous nous sommes garés sur le bas-côté.
Six motards ont encerclé un chiot qui tenait dans une seule main.
Je lui frictionnais doucement le thorax pendant qu’Anaïs vérifiait sa bouche.
Bernard restait derrière nous.
Ses énormes mains étaient ouvertes le long de son corps.
Pour une fois, il ne savait pas quoi en faire.
— Ne lâche pas, petit…
Dix secondes.
Puis vingt.
J’ai continué.
Soudain, la poitrine du chiot s’est soulevée.
Un minuscule souffle est sorti.
Bernard s’est éloigné de quelques pas.
Il a posé ses deux mains derrière sa nuque.
Je ne l’avais jamais vu pleurer.
Ce jour-là, je n’ai rien dit.
Nous sommes arrivés à la clinique peu après treize heures.
Le personnel a emporté les chiots d’un côté.
La mère de l’autre.
À l’accueil, on m’a demandé :
— Vous êtes le propriétaire ?
— Non.
— Qui les a trouvés ?
J’ai regardé les cinq hommes en cuir qui remplissaient le hall.
— C’est elle qui nous a trouvés.
Quarante minutes plus tard, la vétérinaire, la docteure Leïla Bernard, est revenue.
La mère souffrait d’une déshydratation sévère, d’une forte fièvre et d’un début de souffrance rénale.
Ses coussinets étaient brûlés par le sol.
Trois chiots étaient déshydratés mais stables.
Les deux autres, dont le plus petit, avaient été placés sous assistance et surveillance renforcée.
Ils avaient une chance.
La vétérinaire a ensuite posé le boîtier noir sur la table.
— Ce traceur coûte cher.
Le numéro visible avait été effacé.
Mais un technicien avait découvert une seconde référence à l’intérieur du compartiment de la batterie.
Cette référence menait à un établissement privé installé dans les collines, à une trentaine de kilomètres.
Un centre présenté comme un site d’étude du comportement animal.
Dans leurs dossiers, la chienne ne portait pas de prénom.
Seulement un code.
C-17.
Trois ans.
Croisée berger.
Utilisée pour des tests d’orientation, de détection olfactive et de déplacement sur terrain sec.
Le dossier indiquait qu’elle s’était échappée neuf jours plus tôt.
Neuf jours.
Les chiots avaient environ neuf jours.
Quelqu’un savait donc qu’elle était sur le point de mettre bas.
Pourtant, aucun refuge local, aucune clinique des environs et aucun service de recherche d’animaux n’avait reçu de signalement.
La vétérinaire a appelé le numéro associé au traceur.
Un homme a décroché.
Lorsqu’elle lui a expliqué que la chienne avait été retrouvée vivante avec cinq chiots, un silence a suivi.
Puis il a répondu :
— Vous devez nous rendre l’animal ainsi que les éléments biologiques associés.
Bernard a relevé la tête.
— Les quoi ?
L’homme l’a entendu.
— Qui parle ?
La vétérinaire a répondu calmement :
— Les personnes qui viennent de sauver cette chienne et ses cinq petits.
L’homme a insisté.
Selon lui, l’animal appartenait au centre.
Le déplacer sans autorisation pouvait poser un problème juridique.
Derrière la vitre, la chienne dormait sous perfusion.
Même inconsciente, elle s’était recourbée autour de l’espace où se trouvaient ses petits.
La vétérinaire a demandé pourquoi personne n’avait déclaré sa disparition.
L’homme a raccroché.
Moins d’une demi-heure plus tard, un véhicule utilitaire blanc s’est garé devant la clinique.
Deux hommes sont entrés.
Le plus grand tenait une longue perche munie d’une boucle.
À travers la vitre, la chienne l’a aperçu.
Son comportement a changé immédiatement.
Elle a essayé de se lever.
La perfusion s’est tendue.
Elle a poussé son corps entre la porte et ses petits.
Elle ne pouvait tenir debout que quelques secondes.
Mais elle essayait encore de faire barrage.
L’homme a montré la chienne.
— C’est C-17.
La vétérinaire s’est placée devant le couloir.
— Pourquoi avez-vous besoin de cette perche ?
— Elle peut être imprévisible.
Je me suis mis à côté de la vétérinaire.
Bernard m’a rejoint.
Puis Julien.
Thierry.
Et les autres.
Nous avons rempli le passage sans dire un mot.
L’homme nous a regardés.
— Nous en sommes les propriétaires légaux.
La vétérinaire a levé le sachet contenant le traceur.
— Dans ce cas, vous pourrez certainement expliquer pourquoi son numéro a été effacé.
Pendant une seconde, ses yeux se sont arrêtés sur le collier.
Une seule seconde.
Mais nous l’avons tous vue.
La clinique a contacté les autorités compétentes.
Les deux hommes sont repartis avant leur arrivée.
Le soir, je me suis assis par terre devant le box de la chienne.
Ses yeux couleur ambre suivaient chaque personne entrant dans la pièce où se trouvaient les petits.
Elle refusait de manger si elle ne pouvait pas les voir.
Lorsqu’une soigneuse rapprochait leur panier, elle acceptait enfin quelques bouchées.
Je lui ai tendu un morceau de poulet.
Elle l’a pris délicatement entre mes doigts.
Puis elle a posé une patte contre la porte métallique.
J’ai décidé de l’appeler Sienne.
Parce que son pelage avait la couleur de la terre sèche.
Le prénom devait être temporaire.
C’est du moins ce que je me racontais.
Durant les quarante-huit heures suivantes, les chiots ont commencé à reprendre des forces.
Le plus vigoureux, un mâle sombre avec le bout des pattes blanches, rampait déjà au-dessus de ses frères et sœurs.
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