Son premier départ avait eu lieu de nuit.
Elle avait évité les routes et suivi des chemins creux où le sol restait plus frais.
La trace s’était immobilisée sous le chêne un peu après trois heures du matin.
C’était probablement là qu’elle avait mis bas.
Plus tard, après le lever du soleil, elle était repartie.
D’abord vers le nord.
Puis retour vers le sud.
En comptant les détours, les hésitations, les demi-tours et la distance parcourue devant nos motos, Sienne avait marché et couru sur plus de quarante kilomètres.
Après avoir donné naissance.
Sans manger correctement.
Presque sans eau.
Avec des coussinets brûlés.
Quand on m’a montré la carte complète, la ligne rouge paraissait absurde.
Impossible.
Pourtant, elle était là.
L’enquêtrice a pointé un groupe de positions enregistrées près de la route.
— Regardez ici.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Elle est restée presque douze minutes au même endroit.
— Pourquoi ?
La femme a réfléchi.
— Nous pensons qu’elle vous a entendus avant de vous voir.
J’ai revu la scène.
Nos moteurs résonnant entre les collines.
Le bruit avait dû porter loin.
Des machines inconnues.
Des hommes inconnus.
Un nouveau danger potentiel.
Sienne avait pris le risque.
Bernard se tenait près de moi avec Grillon dans les bras.
Le chiot avait maintenant cinq semaines et un ventre bien rond.
Il mâchouillait l’extrémité de sa barbe.
— Tu crois qu’elle savait qu’on la suivrait ?
J’ai secoué la tête.
Non.
Elle ne pouvait pas le savoir.
Elle savait simplement qu’elle pouvait rester auprès de ses petits et les regarder s’affaiblir.
Ou tenter encore quelque chose.
Elle avait choisi d’essayer.
Camille a ensuite transmis aux enquêteurs plusieurs mois de messages et de photographies qu’elle avait conservés.
Ils montraient qu’elle avait déjà signalé certains problèmes : chaleur excessive, suivi vétérinaire insuffisant, exercices qu’elle jugeait trop éprouvants.
Les procédures ont été suspendues.
Les autorisations de l’établissement ont été réexaminées.
Les animaux ont été confiés temporairement à des structures adaptées pendant l’enquête.
Le centre a finalement cessé ses activités liées aux animaux.
Camille a quitté son poste.
Elle a accepté de témoigner.
Je n’ai jamais voulu connaître tous les détails.
Il me suffisait de regarder Sienne.
Ses pattes guérissaient.
Ses petits grandissaient.
Et chaque soir, elle continuait son compte.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Le placement des chiots prévoyait qu’ils restent avec leur mère jusqu’à l’âge approprié.
Nous avons donc transformé l’atelier climatisé de Bernard en nurserie improvisée.
Chaque soir, vers dix-huit heures trente, plusieurs motos se garaient devant.
Des hommes capables de discuter pendant trois heures d’un moteur récalcitrant se retrouvaient maintenant autour d’un tableau blanc.
« Grillon : +42 grammes. »
« Miel : a fini son biberon. »
« Le noir aux pattes blanches : encore grimpé dans la gamelle. »
Nous étions devenus ridicules.
Et personne ne s’en plaignait.
Quand le moment est venu, Bernard a adopté Grillon.
Julien a accueilli la petite femelle couleur miel.
Thierry a pris le mâle sombre aux pattes blanches.
Les deux derniers sont partis chez des familles proches de notre groupe que nous connaissions depuis longtemps.
Et Sienne ?
Sienne est venue chez moi.
Au début, elle dormait devant la porte de ma chambre.
Jamais sur son panier.
Toujours dans le passage.
Comme si elle montait la garde.
Pendant plusieurs semaines, elle se réveillait au moindre bruit de moteur.
Elle levait la tête.
Écoutait.
Puis regardait la porte.
Alors j’ai commencé à recevoir régulièrement des photos de ses chiots.
J’en ai imprimé cinq.
Je les ai encadrées dans le couloir, assez bas.
Je n’imaginais pas qu’elle y ferait attention.
Le premier soir, elle est restée immobile devant la photo de Grillon.
Puis elle a reniflé le cadre.
Ensuite le deuxième.
Le troisième.
Le quatrième.
Le cinquième.
Après quoi elle est revenue se coucher près de mon fauteuil.
Le lendemain, elle a recommencé.
Depuis, c’est devenu un rituel.
Avant de dormir, Sienne parcourt le couloir.
Elle s’arrête devant chaque photo.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Le troisième dimanche de chaque mois, les chiots reviennent dans mon jardin.
Ils ont grandi.
Grillon est toujours le plus petit, même si Bernard affirme qu’il est simplement « profilé pour la vitesse ».
La petite Miel a hérité de l’oreille légèrement pliée de sa mère.
Le mâle sombre continue de passer par-dessus tout le monde pour arriver le premier.
Quand ils entrent, Sienne ne court pas partout.
Elle commence par vérifier.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Ensuite seulement, elle joue.
J’ai planté un chêne vert près de la clôture.
Sous son ombre, j’ai placé six grandes gamelles d’eau.
Pas une seule n’est jamais vide.
Un an jour pour jour après notre rencontre, nous sommes retournés sur cette petite route.
Pas de carton.
Pas de mise en scène.
Nous avions simplement apporté de l’eau.
Sienne se tenait près de ma moto.
Ses cinq petits, désormais presque adultes, se déplaçaient derrière elle dans l’ombre.
Le vent soulevait doucement la poussière autour de ses pattes guéries.
Elle a regardé au loin.
Longtemps.
Son corps s’est légèrement penché vers l’avant.
Comme si une partie d’elle se souvenait encore de cinq minuscules voix sous un arbre brûlant.
Puis Grillon s’est approché.
Il a posé son museau contre l’épaule de sa mère.
Sienne s’est retournée.
Elle les a comptés.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Et seulement après cela, elle s’est dirigée vers la gamelle.
Cette fois, elle a bu.
Sienne avait traversé la garrigue pour sauver ses petits.
Elle nous avait demandé de la suivre sans pouvoir savoir si nous comprendrions.
Nous avons simplement eu la chance de croiser son chemin.
Et, ce jour-là, de ne pas continuer notre route.






