Il avait même annoncé qu’après le rassemblement de ce jour-là, organisé en mémoire de Claire, il vendrait probablement sa machine.
— À quoi bon ? avait-il dit.
Sa fille adorait pourtant le voir partir sur les routes.
Petite, elle lui demandait toujours de lui rapporter un caillou de chaque région traversée.
À trente ans passés, il en avait encore une boîte entière dans son garage.
Ce jour-là, ses amis s’étaient rassemblés pour une balade symbolique jusqu’au petit village où Claire aimait venir avec son père.
Mais arrivé sur le parking, Marc s’était effondré intérieurement.
Impossible de mettre le casque.
Impossible de monter sur la moto.
Alors il s’était assis.
Et près de deux cents personnes avaient attendu.
Comme nous le faisons souvent.
Avec de bonnes intentions.
Et beaucoup de maladresse.
Émilie, elle, n’avait attendu personne.
Elle avait simplement vu un homme seul.
La petite fille s’est finalement assise sur le trottoir à quelques mètres de Marc.
Sa mère lui a donné une bouteille d’eau.
Marc tenait toujours les deux mots.
— Tu en écris beaucoup ? lui a-t-il demandé.
— Oui.
— À qui ?
Elle a compté sur ses doigts.
— Aux gens à l’hôpital quand on va voir ma mamie. À une dame dans notre immeuble. Au monsieur qui nourrit les pigeons. À maman quand elle est énervée.
Quelques rires ont éclaté.
Sa mère a levé les yeux au ciel.
— Surtout à moi quand je lui demande de ranger sa chambre.
Émilie a protesté :
— Parce que tu deviens triste quand tu vois le bazar.
Même Marc a éclaté de rire.
Un vrai rire cette fois.
Et lorsqu’il s’est interrompu, il n’a plus eu l’air coupable.
Une heure plus tôt, aucun adulte ne savait comment l’approcher.
Une heure plus tard, il était entouré.
Un ami lui racontait une anecdote sur Claire.
Une femme lui montrait une vieille photo.
Un autre se rappelait un repas où elle avait brûlé une tarte et prétendu que c’était « caramélisé exprès ».
La douleur était toujours là.
Mais elle avait changé de forme.
Elle circulait.
Elle ne pesait plus uniquement sur une seule poitrine.
Je crois que c’est cela, la solidarité, la vraie.
Pas les grands discours.
Pas les belles phrases prononcées lorsqu’on ne sait plus quoi faire.
Parfois, c’est apporter deux chaises en plastique.
Préparer une assiette pour celui qui disait ne pas avoir faim.
Téléphoner sans raison particulière.
Ou venir s’asseoir sans demander : « Alors, ça va mieux ? »
Parce que certaines choses ne vont jamais « mieux ».
Elles deviennent simplement plus faciles à porter lorsque plusieurs épaules acceptent d’en prendre une petite part.
Le soleil commençait à descendre lorsque quelqu’un a demandé :
— Alors, on fait quoi pour la balade ?
Personne n’a répondu.
Tous les regards se sont tournés vers Marc.
Il a regardé sa moto.
Longtemps.
Puis les feuilles dans sa main.
Enfin Émilie.
— Tu crois que j’ai le droit d’y aller ? lui a-t-il demandé.
La petite fille n’a même pas compris la gravité de la question.
— Ben oui.
— Même si je suis triste ?
— On peut être triste sur une moto, non ?
Le parking a éclaté de rire.
Marc a hoché la tête.
— Ça, c’est sûr.
Il s’est levé.
Ses amis aussi.
L’homme aux cheveux blancs lui a tendu son casque.
Marc l’a pris.
Puis il s’est tourné vers Émilie.
— Attends.
Il a ouvert une petite poche intérieure de sa veste.
Il en a sorti un ruban jaune.
Usé.
Un peu effiloché sur les bords.
— Claire mettait ça dans ses cheveux quand elle était petite.
La mère d’Émilie a aussitôt secoué la tête.
— Non, monsieur, gardez-le. C’est beaucoup trop précieux.
Marc a souri.
— Justement.
Il s’est accroupi à quelques mètres de l’enfant et lui a tendu le ruban sans s’approcher davantage.
— Si ta maman est d’accord, j’aimerais que tu le gardes.
La femme a regardé Marc.
Puis sa fille.
Elle a finalement hoché la tête.
Émilie a pris le ruban avec soin.
— Je dois faire quoi avec ?
— Rien.
— Je peux le mettre dans mes cheveux ?
Marc a réfléchi.
— Claire aurait certainement préféré ça plutôt que de le voir dormir dans une poche.
La fillette a souri.
Puis elle a demandé :
— Vous allez garder mes mots ?
Marc a ouvert son blouson.
Il a plié les deux feuilles très soigneusement.
Et les a placées dans la poche intérieure, contre sa poitrine.
— Là.
Il a tapoté doucement la poche.
— Je crois qu’ils ne vont plus bouger.
Quelques minutes plus tard, les moteurs se sont allumés.
Un par un.
Le grondement s’est propagé sur le parking.
Mais personne ne faisait rugir sa machine inutilement.
Tout avait quelque chose d’étrangement calme.
Presque solennel.
Marc a enfilé son casque.
Avant de monter, l’homme aux cheveux blancs lui a demandé :
— Tu veux qu’on écourte ?
Marc a regardé la route.
Puis il a secoué la tête.
— Non.
Il s’est tourné vers ses amis.
— On va jusqu’au bout.
Les motos ont commencé à quitter le parking.
Par petits groupes.
Marc est parti au milieu d’eux.
Pas devant.
Pas derrière.
Au milieu.
Et cette image m’est restée.
Parce que quelques heures auparavant, il était seul au milieu de deux cents personnes.
Maintenant, il était réellement avec elles.
Il y a une différence énorme entre être entouré et être accompagné.
Nous l’oublions souvent.
La mère d’Émilie est restée près de moi pendant que les derniers motards quittaient le parking.
Elle tenait sa fille par la main.
— Je ne savais pas qu’elle faisait ça avec des inconnus, m’a-t-elle confié.
— Vous allez l’empêcher ?
Elle a regardé sa fille.
Émilie essayait déjà d’attacher maladroitement le ruban jaune autour de sa queue-de-cheval.
— Je vais surtout lui apprendre à rester près de moi.
Puis elle a souri.
— Pour les mots… je crois que je vais la laisser continuer.
Je suis reparti moi aussi.
Et pendant les kilomètres suivants, je n’ai cessé de penser à cette scène.
Pas au nombre de motos.
Pas aux tatouages.
Pas même aux larmes.
Je pensais à ce minuscule morceau de papier.
Toute ma génération a grandi avec des expressions comme :
« Faut être fort. »
« Ça passera. »
« Y a pire ailleurs. »
« On ne va pas embêter les autres avec nos problèmes. »
Nos parents avaient survécu à des années difficiles.
Ils avaient reconstruit des maisons, des familles, des vies.
Ils savaient réparer une chaudière, cultiver un potager, faire durer une voiture vingt ans.
Mais parler de chagrin ?
C’était autre chose.
On posait une bouteille sur la table.
On coupait le saucisson.
On parlait du travail.
Et on espérait que la douleur comprendrait qu’elle n’était pas invitée.
Elle restait quand même.
Alors peut-être que les générations suivantes n’ont pas tout à apprendre de nous.
Peut-être avons-nous, nous aussi, quelque chose à recevoir d’elles.
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