Je suis allée chez le médecin pour sauver mon couple. Je suis ressortie avec une question beaucoup plus importante : qui allait me sauver de lui ?
Vendredi matin, je me suis réveillée avant le réveil.
J’avais à peine dormi. La boîte de culottes menstruelles était toujours posée sur la petite table près de mon lit, là où je l’avais laissée trois jours plus tôt.
Je ne les avais pas jetées.
Je n’avais pas réussi.
Chaque fois que je prenais la boîte pour la mettre dans la poubelle, je revoyais mon père qui me disait de sortir mes protections de la maison. Je revoyais mes frères faire semblant de vomir s’ils apercevaient un emballage dans la salle de bains.
Et j’entendais la voix de mon copain.
Sale.
Répugnante.
Égoïste.
Je me suis habillée lentement, comme si je me préparais à passer un examen.
J’avais noté sur mon téléphone ce que je devais demander au médecin. Une contraception différente. Quelque chose qui pourrait arrêter mes règles. Quelque chose qui ferait de moi une femme plus acceptable.
Sur le chemin, mon copain m’a envoyé son premier message depuis mardi.
« Tiens-moi au courant quand ce sera réglé. »
Pas bon courage.
Pas comment tu vas.
Pas je suis désolé de t’avoir fait pleurer.
Juste : quand ce sera réglé.
J’ai regardé le message pendant tout le trajet en bus. J’ai eu envie de lui répondre que j’étais en route, que j’allais faire ce qu’il voulait, qu’il pouvait être rassuré.
Mais mes doigts sont restés immobiles.
Dans la salle d’attente, il y avait une femme d’une cinquantaine d’années avec un manteau rouge et un petit garçon qui dessinait sur un vieux magazine. Il y avait aussi une dame âgée qui tenait son sac sur ses genoux.
Tout le monde avait l’air normal.
Personne ne semblait savoir que j’étais venue demander qu’on arrête une fonction naturelle de mon corps pour que mon copain puisse de nouveau me toucher.
Quand la médecin m’a appelée, j’ai senti mes jambes trembler.
C’était une femme d’une quarantaine d’années, avec des lunettes fines et des cheveux attachés à la va-vite. Elle m’a demandé ce qui m’amenait.
J’ai récité la phrase préparée.
— Je voudrais changer de contraception pour ne plus avoir mes règles.
Elle a simplement hoché la tête.
— D’accord. Vous avez des douleurs importantes ? Des saignements très abondants ? Un problème avec votre contraception actuelle ?
J’ai répondu non.
Elle m’a demandé si mes règles me gênaient au quotidien.
J’ai dit qu’elles étaient parfois pénibles, comme pour beaucoup de femmes, mais que ce n’était pas insupportable. Mon disque menstruel fonctionnait bien. Mes culottes jetables aussi.
Au moment où j’ai prononcé ces mots, ma gorge s’est serrée.
La médecin a posé son stylo.
— Pourquoi souhaitez-vous les arrêter, alors ?
J’ai essayé de répondre calmement.
Je lui ai parlé de la surprise du dimanche soir. De la lumière allumée. Du regard de mon copain. De l’odeur d’abattoir qu’il prétendait sentir dans une pièce où il n’y avait même pas de fuite.
Je lui ai expliqué que j’avais pris une douche en pleine nuit. Que je m’étais frottée jusqu’à avoir mal. Que je lui avais promis de ne plus jamais porter ces culottes.
Puis je lui ai raconté ce qu’il avait exigé.
Quand j’ai terminé, elle n’a rien dit pendant quelques secondes.
Elle ne semblait ni choquée ni en colère. Elle avait seulement ce regard très attentif que les gens ont quand ils essaient de vous faire comprendre quelque chose sans vous brusquer.
— Et vous, qu’est-ce que vous voulez ?
La question m’a surprise.
— Je viens de vous le dire. Je veux arrêter mes règles.
— Non. Vous m’avez expliqué ce que votre compagnon veut. Moi, je vous demande ce que vous voulez, vous.
Je suis restée silencieuse.
Personne ne m’avait posé cette question depuis le début.
Même moi, je ne me l’étais pas vraiment posée.
Je lui ai répondu que je voulais garder ma contraception actuelle. Qu’elle me convenait. Que je ne voulais pas prendre une décision médicale uniquement parce qu’un homme trouvait mon corps dégoûtant.
Ma voix s’est cassée sur le dernier mot.
La médecin a poussé la boîte de mouchoirs vers moi.
— Vous avez le droit de discuter de toutes les possibilités, m’a-t-elle dit. Mais personne ne devrait vous pousser à modifier votre corps pour calmer son dégoût. Une décision médicale doit vous appartenir.
Elle n’a pas insulté mon copain.
Elle ne m’a pas dit de le quitter.
Elle ne m’a pas donné d’ordre.
Elle m’a seulement demandé si je me sentais en sécurité avec lui. S’il m’avait déjà humiliée de cette manière. S’il essayait souvent de décider à ma place.
J’ai répondu non trop vite.
Puis j’ai réfléchi.
Il critiquait mes vêtements quand il les trouvait trop larges. Il disait que je ne faisais pas assez d’efforts pour lui quand je ne me maquillais pas. Il se moquait de mon studio, de mon travail, de ma façon de parler quand j’étais stressée.
Il disait toujours que c’était pour m’aider à devenir plus adulte.
Jusqu’à ce vendredi-là, je l’avais cru.
La médecin m’a conseillé de prendre le temps de réfléchir avant de changer quoi que ce soit. Elle m’a proposé un nouveau rendez-vous quelques semaines plus tard, uniquement si j’avais encore des questions.
Je suis sortie sans ordonnance.
Sur le trottoir, j’ai respiré comme si je venais de remonter à la surface après être restée trop longtemps sous l’eau.
Mon téléphone a vibré.
« Alors ? »
J’ai tapé : « Je n’ai rien changé. »
La réponse est arrivée presque immédiatement.
« Tu te fiches de moi ? »
Puis il a appelé.
Je n’ai pas décroché.
Il a rappelé trois fois. La quatrième fois, j’ai éteint mon téléphone et je suis entrée dans un café près de l’arrêt de bus.
J’ai commandé un chocolat chaud, même si je n’en avais pas bu depuis l’adolescence.
J’étais assise seule à une petite table quand j’ai commencé à pleurer.
Pas discrètement.
Pas joliment.
Je pleurais comme quelqu’un qui venait de comprendre qu’elle avait passé deux ans à confondre la peur avec l’amour.
Une serveuse d’une cinquantaine d’années m’a apporté mon chocolat. Elle a posé une serviette en papier à côté de la tasse.
— Mauvaise matinée ? a-t-elle demandé.
J’ai essuyé mes joues.
— Mauvais copain, je crois.
Elle a eu un petit sourire triste.
— Ça arrive aussi.
Elle n’a pas posé d’autres questions. Elle a seulement ajouté un carré de chocolat sur la soucoupe avant de repartir.
Ce geste minuscule m’a presque fait pleurer davantage.
Mon copain est arrivé à mon studio vers dix-huit heures.
Je venais de rentrer du travail. Il attendait devant la petite porte du jardin, les bras croisés, avec ce visage fermé qu’il prenait quand il voulait me faire comprendre que j’avais dépassé les limites.
Il m’a demandé pourquoi je l’avais ignoré.
Je lui ai répondu que je ne voulais pas avoir cette conversation par téléphone.
Il est entré sans attendre que je l’invite.
Mon studio semblait encore plus petit avec lui à l’intérieur. Son manteau prenait la moitié du dossier de la chaise. Ses chaussures étaient posées au milieu du passage.
Il a regardé autour de lui comme si tout lui appartenait.
— Donc, tu n’as rien fait ?
— J’ai parlé avec la médecin.
— Et ?
— Et je ne vais pas changer de contraception.
Il a ri une fois, sans humour.
— Incroyable.
J’avais préparé des phrases pendant toute la journée. Devant lui, elles se sont envolées.
Il m’a expliqué que je dramatisais tout. Qu’il avait simplement exprimé une limite. Qu’il avait le droit de ne pas être attiré par quelque chose de répugnant.
Il a dit que tous les hommes pensaient comme lui, mais que la plupart n’osaient pas l’avouer.
Puis il m’a demandé si j’avais raconté notre vie privée à la médecin.
Quand j’ai dit oui, il est devenu rouge.
— Tu m’as fait passer pour quoi ?
La question m’a frappée.
Il ne m’a pas demandé ce que la médecin avait dit.
Il ne m’a pas demandé si j’allais bien.
Ce qui l’inquiétait, c’était l’image que lui pouvait donner.
Je l’ai regardé longtemps.
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