Un an après la nuit du placard, j’ai cru que j’allais rechuter pour de bon.
Pas à cause d’un drame.
Pas à cause d’un appel.
Pas à cause d’une mauvaise nouvelle.
À cause d’une date.
Il y a des jours qui arrivent dans le calendrier comme des coups de coude dans les côtes.
On fait semblant de ne pas les voir.
On continue à acheter du pain, à lancer une lessive, à répondre bonjour à la boulangère.
Mais le corps, lui, sait.
Ce matin-là, je me suis réveillé avant le réveil.
Le plafond était encore gris de l’aube.
La maison sentait le froid, le café pas encore fait, et ce silence particulier des jours qu’on redoute.
C’était l’anniversaire de Camille.
Le premier depuis sa mort.
Je suis resté allongé longtemps, les yeux ouverts, sans bouger.
Pagaille dormait roulée contre mes tibias, comme une vieille bouillotte tordue.
Quand j’ai remué un peu, elle a levé la tête, cligné une fois, puis elle a posé sa patte sur ma cheville.
Comme pour dire :
je sais.
Je n’avais rien prévu.
Les gens disent souvent qu’il faut marquer les dates.
Allumer une bougie.
Faire quelque chose de symbolique.
Inviter du monde.
Parler.
Moi, je n’avais envie de rien.
Je voulais juste que cette journée passe.
Comme on veut qu’un orage passe.
Sans dégât.
Sans bruit.
Sans devoir regarder par la fenêtre.
J’ai fini par me lever.
J’ai fait couler le café.
J’ai ouvert les volets.
Le ciel était bas, couleur de linge sale.
Pas de pluie, pas de soleil.
Une lumière de novembre alors qu’on était en mars.
Pagaille s’est installée sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Elle regardait dehors avec cette gravité ridicule que les chats prennent parfois, comme s’ils réfléchissaient à des choses très importantes alors qu’ils attendent juste qu’un oiseau se trompe de branche.
J’ai sorti sa pâtée.
Elle n’y a presque pas touché.
Ça, déjà, c’était bizarre.
D’habitude, cette chatte se jette sur sa gamelle comme si je la laissais mourir de faim depuis trois semaines.
Là, elle a reniflé, elle m’a regardé, puis elle est descendue de la chaise et elle a marché vers le couloir.
Je ne l’ai pas suivie tout de suite.
Je buvais mon café debout, appuyé contre l’évier.
Je fixais un point sur le carrelage.
Je pensais à Camille à six ans, les joues pleines de gâteau au yaourt, en train d’exiger qu’on mette trois bougies de plus “pour faire joli”.
Je pensais à ses dix-sept ans, à sa façon de lever les yeux au ciel quand je lui demandais de rentrer pas trop tard.
Je pensais à tout ce qui existe encore dans ma tête mais nulle part ailleurs.
Pagaille a miaulé.
Pas son petit son agaçant de mendiante.
Un vrai miaulement.
Court.
Net.
Je me suis tourné.
Elle était assise devant la porte de la chambre de Camille.
Cette chambre, je l’avais laissée presque intacte.
Pas comme dans les films, pas comme un sanctuaire triste avec des fleurs fanées et la poussière sur chaque objet.
J’y entrais.
J’aérais.
Je changeais les draps de temps en temps.
Mais je ne déplaçais rien d’important.
Je n’étais pas prêt.
Pagaille a miaulé encore.
Puis elle s’est levée.
Elle a frotté sa tête contre l’encadrement de la porte et elle m’a regardé.
Je ne sais pas comment expliquer ça sans avoir l’air idiot.
Mais il y a des moments où un animal vous regarde, et on dirait qu’il attend que vous ayez enfin le courage d’être à la hauteur.
J’ai ouvert la porte.
L’air de la chambre était un peu plus frais qu’ailleurs.
Il y avait encore le plaid jaune plié au bout du lit.
Les livres sur l’étagère.
Le pot en terre cuite avec ses vieux stylos.
Le miroir où elle accrochait parfois des tickets de cinéma avec du scotch.
Tout était à sa place.
Trop à sa place.
Pagaille est entrée d’un pas sûr.
Elle a sauté sur le lit.
Puis sur le bureau.
Puis elle a commencé à donner de petits coups de museau contre une boîte en carton que je n’avais jamais vraiment regardée.
Une boîte à chaussures.
Bleue.
Avec une étiquette écrite au feutre noir.
“À ouvrir quand Papa arrêtera enfin de faire semblant.”
J’ai senti mes jambes devenir molles.
Je me suis assis sur la chaise du bureau sans même m’en rendre compte.
Pagaille s’est mise à marcher autour de la boîte comme si elle m’avait amené exactement là où elle voulait.
J’ai soulevé le couvercle.
Dedans, il y avait des photos.
Des tickets.
Une petite écharpe en laine que Camille tricotait très mal et qu’elle n’avait jamais finie.
Et, posée au-dessus du reste, une enveloppe.
Pas une lettre d’adieu cette fois.
Pas quelque chose qui brise.
Une enveloppe un peu épaisse.
Avec, encore une fois, mon prénom.
Papa.
Je l’ai ouverte avec des doigts qui tremblaient trop pour un homme de mon âge.
À l’intérieur, il n’y avait qu’une feuille pliée en deux.
Si Pagaille t’emmène jusqu’ici, c’est qu’elle me remplace mieux que prévu.
J’ai presque ri en lisant ça.
Presque.
Je me suis essuyé les yeux du revers de la main et j’ai continué.
Je n’écris pas ça parce que je veux être triste.
Tu sais que je déteste les grands discours.
J’écris ça parce que je te connais.
Tu gardes tout.
Les vieux boulons.
Les notices de grille-pain.
Les chemises trop usées pour être portées mais “encore bonnes pour bricoler”.
Et quand tu aimes quelqu’un, tu fais pareil.
Tu gardes.
Tu serres.
Tu enfermes.
Tu crois que si tu ne touches à rien, tu ne perdras rien de plus.
Mais la vie ne marche pas comme ça, Papa.
Si un jour je ne suis plus là, je ne veux pas que ma chambre te serve à t’absenter du monde.
Je veux qu’elle serve à quelque chose.
Donne mes manteaux.
Mes livres aussi, sauf le recueil de poèmes affreux que Mamie adorait.
Et s’il y a un ado dans le coin qui a froid l’hiver ou qui n’a pas les moyens d’acheter ses cahiers, tu trouveras bien comment faire sans faire un discours.
Tu n’as jamais été bon pour parler.
Mais tu as toujours su être là.
Je me suis arrêté là.
Pas parce que la lettre était finie.
Parce que je voyais trouble.
Pagaille s’est couchée sur le bureau, la queue repliée sur les pattes.
Elle me regardait avec cet air calme qu’elle prend quand elle n’a plus besoin de faire de cinéma.
J’ai repris.
Et encore une chose.
N’attends pas d’aller mieux pour rouvrir la porte.
On ne “guérit” pas de certaines absences.
On apprend juste à laisser entrer un peu de vie autour.
Si tu peux, fais-le pour moi.
Et pour toi aussi.
La suite était signée d’un simple C.
Comme si ma fille était sortie acheter du pain et m’avait laissé une liste sur la table.
Je suis resté là longtemps.
À regarder les objets.
À comprendre tout ce que j’avais repoussé depuis des mois.
Pas seulement la peine.
Le mouvement.
J’avais transformé la maison en musée discret.
Respirable, oui.
Mais figé.
Et soudain, ça m’a paru insupportable.
Pas parce que je voulais oublier Camille.
Parce que je ne voulais plus lui désobéir.
Ce jour-là, je n’ai rien fait d’héroïque.
Je n’ai pas tout vidé dans des cartons avec de la musique forte en arrière-plan.
Je n’ai pas téléphoné à dix personnes.
Je n’ai pas eu une illumination propre et nette.
J’ai juste commencé petit.
J’ai plié deux manteaux.
J’ai mis de côté trois pulls en bon état.
J’ai rangé les livres par piles.
J’ai gardé ceux qui avaient ses annotations dans la marge, surtout quand elle s’énervait contre un personnage comme s’il pouvait l’entendre.
À midi, j’étais épuisé.
Pas physiquement.
Autrement.
Je me suis fait une omelette trop cuite.
Je ne l’ai mangée qu’à moitié.
Pagaille, elle, a enfin fini sa gamelle, comme si sa mission du matin l’avait ouverte l’appétit.
Vers quatorze heures, quelqu’un a frappé à la porte.
J’ai sursauté.
Je ne recevais presque jamais de visite.
Pas depuis des mois.
Les gens finissent toujours par vous laisser tranquille quand ils sentent que vous allez répondre “ça va” même quand ils voient bien que non.
J’ai ouvert.
C’était la petite voisine du bout de l’allée.
Plus si petite que ça, d’ailleurs.
Seize ans peut-être.
Un grand manteau trop large, les cheveux attachés à la va-vite, et cette façon de tenir son sac contre elle qu’ont souvent les jeunes qui ne veulent déranger personne.
Elle s’appelait Inès.
Je la connaissais de vue.
Camille, elle, la connaissait mieux.
Elles s’étaient parlé plusieurs fois par-dessus le muret du jardin.
À propos de chats, de musique, de contrôles au lycée, de tout et de rien.
Je ne m’en étais pas beaucoup mêlé à l’époque.
Bonjour, monsieur.
Je vous dérange peut-être…
J’allais répondre non par politesse automatique quand j’ai vu qu’elle tenait quelque chose dans ses mains.
Un petit carnet à spirale, un peu écorné.
Je l’ai laissé entrer.
Elle est restée debout dans l’entrée, mal à l’aise.
Pagaille est arrivée aussitôt, comme attirée par une vieille odeur connue.
Elle a reniflé les lacets d’Inès, puis elle s’est frottée contre sa jambe.
Le visage de la jeune fille s’est défait d’un coup.
Elle me reconnaît encore, a-t-elle murmuré.
Bien sûr qu’elle te reconnaît, j’ai dit.
Ma voix a craqué un peu.
Je n’aimais pas ça.
Mais je n’avais plus l’énergie de faire semblant.
Inès m’a tendu le carnet.
Camille me l’avait prêté l’été dernier.
C’était juste un cahier de dessins.
Je… je n’ai pas osé revenir avant.
Je l’ai pris.
À l’intérieur, il y avait des croquis au stylo.
Des chats, surtout.
Des lampadaires.
Des chaussures.
Des profils attrapés en trois lignes.
Et puis, au milieu, une page déchirée à moitié.
On y voyait Pagaille, couchée de travers sur le radiateur, avec en dessous une phrase écrite par Camille.
“Elle a l’air cassée, mais elle connaît le chemin.”
Je suis resté figé.
Inès a regardé autour d’elle.
Son regard s’est posé sur les piles de vêtements dans la chambre entrouverte.
Vous rangez ?
Un peu, j’ai dit.
Elle a hoché la tête comme si elle comprenait que ce “un peu” voulait dire bien plus que ça.
Après un silence, elle a ajouté :
Au lycée, avec deux amis, on récupère des affaires pour des familles du quartier.
Pas un truc officiel, juste… on trie, on redistribue, on fait attention à ce que ce soit propre.
Camille nous avait aidés deux fois.
Elle disait qu’il ne fallait jamais donner les choses comme on jette des restes.
J’ai fermé les yeux une seconde.
Bien sûr qu’elle disait ça.
C’était tout elle.
Cette façon de remettre de la dignité partout où elle passait.
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