La Mamie du Banc Qui Dessinait du Soleil Devant la Prison

Mais assez pour verser quelques gorgées dans des petits gobelets en carton.

Ce jour-là, une femme que je ne connaissais pas s’est arrêtée devant moi.

Elle portait un manteau beige, simple.

Une écharpe sombre.

Un visage sérieux mais doux.

Elle travaillait à l’accueil du centre.

Je l’avais déjà vue passer sans jamais vraiment lui parler.

« Madame Madeleine ? »

J’ai levé les yeux.

« Oui. »

Elle a regardé les enfants.

Les dessins.

Les gobelets.

Le vieux cabas.

Puis elle a parlé doucement, presque gênée.

« On a remarqué ce que vous faites. »

Mon premier réflexe a été d’avoir peur.

À mon âge, on redevient parfois une petite fille devant l’autorité.

J’ai pensé :

On va me demander de partir.

On va dire que ce n’est pas ma place.

On va dire qu’il y a des règles.

Alors j’ai serré mon cabas contre moi.

« Je ne dérange personne », ai-je dit trop vite. « Je reste dehors. Je ne pose pas de questions. Je ne demande rien. Je donne juste des biscuits. »

La femme a secoué la tête.

« Je sais. »

Elle s’est assise au bout du banc, là où Noé s’était assis la première fois.

« Justement. »

Je n’ai pas compris.

Elle a sorti une petite clé de sa poche.

« Il y a une salle près de l’entrée. Une toute petite pièce. Elle ne sert presque jamais le samedi matin. Elle est chauffée. Il y a une table. Quelques chaises. »

J’ai senti mes yeux piquer.

« Pourquoi vous me dites ça ? »

Elle a regardé Inès, qui coloriait une énorme fleur bleue.

Puis Noé, qui aidait un petit garçon à tailler un crayon.

« Parce qu’il fait froid. Et parce que dehors, parfois, les enfants attendent trop longtemps. »

Je suis restée muette.

Elle a ajouté :

« Vous n’aurez pas de badge. Pas de rôle officiel. Rien de compliqué. Vous pourrez juste vous asseoir là, si vous voulez. La porte restera ouverte. Les familles pourront entrer ou sortir. »

Je n’ai pas su quoi répondre.

Toute ma vie, je m’étais sentie ordinaire.

Une femme comme les autres.

Une épouse.

Une voisine.

Une cliente du marché.

Puis une veuve dans un appartement trop silencieux.

Et voilà qu’on me disait qu’un banc, des crayons et des biscuits avaient assez compté pour qu’on ouvre une porte.

Pas une grande porte.

Pas celle que je ne pouvais pas ouvrir.

Mais une petite.

Une petite porte chauffée.

Pour les enfants.

Le samedi suivant, nous sommes entrés dans la salle.

Je n’oublierai jamais ce moment.

Il y avait quatre murs blancs.

Une table ancienne avec des traces de stylo.

Six chaises dépareillées.

Une fenêtre qui donnait sur le parking.

Ce n’était pas beau.

Ce n’était pas décoré.

Mais il faisait chaud.

Et pour certains enfants, ce jour-là, c’était déjà presque du luxe.

Noé est arrivé avec Manon.

Il a regardé la salle.

Puis moi.

Puis la table.

« On peut mettre les crayons au milieu ? »

« Bien sûr. »

Il a ouvert les boîtes.

Une par une.

Comme on prépare quelque chose d’important.

Inès est arrivée ensuite.

Elle a couru vers la chaise près du radiateur.

Sa grand-mère a posé un paquet de serviettes en papier sur la table.

« Pour aider », a-t-elle dit.

Puis une autre maman a apporté des mandarines.

Un papa a laissé un paquet de feuilles blanches.

Une adolescente a collé au mur un dessin où l’on voyait un soleil au-dessus d’un banc.

Le dessin de Noé avait donné des idées.

Peu à peu, la salle a changé.

Pas beaucoup.

Mais assez.

Les murs blancs se sont couverts de maisons, de chats, de ballons, de jardins, de chemins, de fenêtres.

Beaucoup de fenêtres.

Je crois que les enfants aiment les fenêtres parce qu’elles ne promettent pas de miracle.

Elles promettent seulement qu’on peut regarder plus loin que le mur.

Un samedi de janvier, Noé est arrivé plus tard que d’habitude.

Son père devait sortir quelques semaines après.

Manon me l’avait dit tout bas.

Avec une joie prudente.

Une joie qui n’osait pas encore se tenir debout.

Noé, lui, n’avait rien dit.

Pendant longtemps, il est resté devant une feuille blanche.

Puis il a pris un crayon gris.

Il a dessiné une maison.

Une vraie maison cette fois.

Avec une porte.

Un toit.

Deux fenêtres.

Puis il a ajouté trois personnes devant.

Une femme.

Un homme.

Un garçon.

Je n’ai pas demandé qui c’était.

Je savais.

Il a posé le crayon.

« Et si ce n’est pas comme dans le dessin ? »

J’ai regardé la feuille.

« Alors tu referas un autre dessin. »

Il a froncé les sourcils.

« Ça veut dire quoi ? »

J’ai cherché mes mots.

« Ça veut dire qu’on a le droit d’espérer. Mais on n’est pas obligé de faire semblant. »

Il a tourné la tête vers moi.

« Vous croyez qu’on peut être content et avoir peur en même temps ? »

J’ai souri doucement.

« Oh oui. Très souvent. »

Il a soufflé.

Comme si cette phrase lui retirait un sac du dos.

Quelques semaines plus tard, son père est sorti.

Je ne l’ai pas vu tout de suite.

Je n’avais pas besoin.

Ce n’était pas mon histoire.

Ou plutôt, ce n’était pas à moi d’entrer dedans.

Mais un samedi matin, alors que je rangeais les crayons dans la salle, Manon est arrivée avec Noé.

Et derrière eux, il y avait un homme.

Grand.

Très maigre.

Les épaules rentrées.

Le visage pâle.

Il tenait ses mains devant lui comme s’il ne savait plus quoi en faire.

Noé n’a pas couru vers lui.

Il n’a pas fait semblant non plus.

Il marchait à côté de sa mère.

À son rythme.

L’homme s’est arrêté devant moi.

Il avait les yeux humides.

« Vous êtes Madeleine ? »

J’ai hoché la tête.

Il a baissé les yeux vers la table.

Les crayons.

Les dessins.

Les biscuits.

Puis il a dit d’une voix cassée :

« Mon fils m’a parlé de vous pendant cinq ans. »

Je n’ai rien trouvé à répondre.

Il a respiré profondément.

« Il m’a dit qu’il y avait un endroit dehors qui faisait moins peur. »

Noé a regardé ses chaussures.

Manon a posé une main dans son dos.

L’homme a continué :

« Je ne sais pas encore comment être à la hauteur. Mais je voulais vous dire merci d’avoir été là quand je ne pouvais pas. »

Je lui ai répondu doucement :

« Ce n’est pas moi qu’il faut remercier. C’est votre fils. Il a fait beaucoup de chemin. »

L’homme s’est tourné vers Noé.

Longtemps.

Puis il a dit seulement :

« Je sais. »

Il n’y a pas eu de grande scène.

Pas d’embrassade comme dans les films.

Pas de musique.

Pas de miracle.

Juste un garçon qui a accepté de s’asseoir à la même table que son père.

Avec une feuille entre eux.

Et une boîte de crayons au milieu.

Ils ont dessiné ensemble une maison.

La porte n’était pas noire.

Elle n’était pas grande ouverte non plus.

Elle était entrouverte.

Et parfois, dans la vie, entrouvert, c’est déjà énorme.

Le printemps est arrivé doucement.

Les arbres devant le centre ont remis des feuilles.

La salle sentait moins le manteau mouillé et plus la mandarine.

Les enfants continuaient à venir.

Certains une seule fois.

D’autres pendant des mois.

Quelques-uns disparaissaient sans que je sache ce qu’ils étaient devenus.

C’était difficile, parfois.

Je m’attachais malgré moi.

Je revoyais une petite veste rouge.

Un cartable avec un dinosaure.

Une mèche de cheveux qui tombait dans les yeux.

Puis plus rien.

J’apprenais à accepter que mon rôle n’était pas de garder les enfants.

Seulement de leur offrir un endroit où poser leur peur quelques minutes.

Un samedi, Inès est arrivée avec un dessin roulé dans un élastique.

Elle avait sept ans maintenant.

Ses tresses étaient plus longues.

Son manteau rose était devenu trop petit pour de bon, remplacé par un manteau bleu marine.

Elle a posé le dessin devant moi.

« C’est pour la salle. »

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