Le samedi suivant, Bastien est revenu avec sa tondeuse… mais ce qu’il portait dans son sac m’a cloué sur place.
Il était neuf heures moins dix.
J’étais déjà dans la cuisine, debout près de la fenêtre, avec mon café tiède entre les mains.
Je faisais semblant de regarder le jardin.
En vérité, j’attendais.
Je m’étais dit toute la semaine que je n’attendais rien. Qu’il viendrait s’il venait. Qu’à quatorze ans, on oublie vite les promesses faites à un vieux monsieur au portail.
Mais dès huit heures et demie, j’avais vérifié deux fois si la rallonge était à sa place.
J’avais sorti le sac de déchets verts.
J’avais même préparé une carafe d’eau et deux verres.
Puis j’avais eu honte de moi.
On aurait dit un homme qui préparait la venue de son petit-fils.
Sauf que je n’avais pas de petit-fils.
À neuf heures pile, j’ai entendu le grincement du vieux vélo.
Ce bruit-là, je commençais déjà à le reconnaître.
Bastien est apparu derrière le portail avec son sweat trop grand, sa casquette de travers et son air sérieux.
Il a posé son vélo contre le muret, plus doucement que la dernière fois.
Puis il a ouvert son sac.
« Ma mère a dit que je devais vous donner ça avant de commencer. »
Il en a sorti une petite boîte en plastique.
Dedans, il y avait quatre parts de gâteau aux pommes, coupées proprement, emballées dans du papier.
Je n’ai rien dit tout de suite.
Bastien a ajouté :
« Elle dit que ce n’est pas un paiement. C’est juste pour vous remercier de me faire travailler correctement. »
Correctement.
Ce mot m’a touché plus que je ne l’aurais cru.
Pas “aider”.
Pas “occuper”.
Travailler correctement.
J’ai pris la boîte avec précaution, comme si elle contenait quelque chose de fragile.
« Tu remercieras ta mère », ai-je dit.
Bastien a hoché la tête.
Puis il a regardé le jardin.
« On commence par quoi ? »
J’ai souri malgré moi.
« Par les bordures. L’herbe pousse surtout là où on ne la regarde pas. »
Il n’a pas ri.
Il a seulement répondu :
« Comme la poussière. »
Et il s’est mis au travail.
Je suis resté un moment sur le pas de la porte.
Il tondait avec application. Pas vite. Pas pour se débarrasser. Il passait deux fois quand il voyait une ligne mal faite.
De temps en temps, il s’arrêtait pour enlever une pierre, déplacer un pot, ramasser une branche.
Il avait cette façon de faire les choses que beaucoup d’adultes ont perdue.
Il ne faisait pas semblant.
Vers dix heures, je lui ai proposé une pause.
Il a d’abord refusé.
« Je n’ai pas fini. »
« Justement. Une pause, ça sert à finir correctement. »
Il a hésité, puis il est venu s’asseoir sur la marche de la cuisine.
Je lui ai donné un verre d’eau.
Il l’a pris à deux mains.
On est restés là sans parler.
Il y avait des silences qui ne gênaient pas.
Puis j’ai vu ses chaussures.
Les mêmes que l’autre jour.
La couture ouverte avait empiré. Sur le côté, on voyait presque sa chaussette.
Je n’ai rien dit.
Cette fois, j’avais compris.
Il y a des sujets qu’il ne faut pas toucher avec des gros sabots.
Alors j’ai parlé d’autre chose.
« Tu aimes bricoler ? »
Il m’a regardé, méfiant.
« Ça dépend. »
« Dépend de quoi ? »
« Si on me crie dessus quand je fais mal. »
Je n’ai pas répondu tout de suite.
Cette phrase avait dû sortir toute seule.
Il a baissé les yeux, comme s’il regrettait de l’avoir dite.
« Ici, on ne crie pas », ai-je dit.
Il a bu une gorgée.
« D’accord. »
Après la pelouse, je lui ai montré l’allée derrière la maison.
Des feuilles s’étaient coincées le long du mur. La mousse gagnait un peu les dalles. Rien de grave, mais assez pour rappeler que je vivais seul et que je faisais moins de choses qu’avant.
Bastien a sifflé doucement.
« Y a du boulot. »
« Je t’avais prévenu. »
« Vingt euros, ça va pas suffire. »
Il m’a dit ça très sérieusement.
J’ai éclaté de rire.
Un vrai rire.
Ça m’a surpris moi-même.
Je ne savais plus depuis quand je n’avais pas ri dans ce jardin.
« Tu as raison », ai-je dit. « On en parle avant, comme prévu. »
Il a réfléchi, les mains dans les poches.
« Trente ? »
« Trente. »
Il a hoché la tête.
« Alors je le fais bien. »
Et il l’a fait bien.
À midi passé, l’allée avait retrouvé sa couleur. La poubelle verte était pleine. La tondeuse était rangée. Même le balai était remis droit contre le mur.
Je suis allé chercher trois billets de dix euros.
Je les ai posés dans sa main.
Pas vite.
Pas comme on donne une pièce à un enfant.
Comme on paie quelqu’un qui a travaillé.
Bastien a compté, puis il m’a regardé.
« Merci, monsieur Delorme. »
« Merci à toi. »
Il a mis l’argent dans une petite enveloppe qu’il avait sortie de son sac.
Dessus, au stylo, il avait écrit : baskets.
J’ai fait semblant de ne pas voir.
Mais il a vu que j’avais vu.
Il a rougi.
« Je mets de côté. »
« C’est une bonne chose. »
Il a serré l’enveloppe.
« Je veux les acheter moi-même. »
J’ai compris ce qu’il voulait dire.
Il ne voulait pas seulement des chaussures.
Il voulait pouvoir marcher dedans sans se sentir redevable.
La semaine suivante, il est revenu.
Puis celle d’après.
Le samedi a commencé à prendre une place dans ma vie.
Je ne dis pas que tout a changé d’un coup.
La maison restait silencieuse.
La chaise de ma femme restait vide.
Mon fils appelait toujours de temps en temps, avec des phrases courtes et des nouvelles pratiques.
Mais le samedi matin, il y avait un bruit de vélo dans la rue.
Et ce bruit-là faisait entrer quelque chose dans la maison.
Pas du bonheur grand et bruyant.
Plutôt une petite lumière.
Une lumière simple.
Un jour, Bastien est arrivé plus tard que d’habitude.
Dix heures vingt.
Je l’ai vu pousser son vélo au lieu de le monter.
Son visage était fermé.
Il avait l’air de porter plus lourd qu’un sac.
« Pneu crevé ? » ai-je demandé.
Il a hoché la tête.
« Et contrôle de maths raté. Et ma mère travaille aujourd’hui. Et j’ai failli pas venir. »
Il disait tout ça comme on vide ses poches.
Sans demander qu’on le console.
Je me suis approché du vélo.
« Tu sais réparer une chambre à air ? »
« Non. »
« Moi, oui. »
Il a levé les yeux vers moi.
Pour la première fois, j’ai vu dans son regard autre chose que de la politesse.
Un intérêt.
Presque de la confiance.
J’ai ouvert le vieux cabanon.
Il sentait la poussière, l’huile et le bois humide.
Depuis la mort de ma femme, je n’y entrais presque plus.
Tout me rappelait les années où je réparais un volet le dimanche, où elle venait me dire que le café était prêt, où la vie semblait avoir encore beaucoup de temps devant elle.
J’ai sorti une boîte à outils.
Bastien a regardé les tournevis comme si c’étaient des objets précieux.
« Vous avez tout ça ? »
« J’ai eu une vie avant d’avoir mal au dos. »
Il a souri.
Un petit sourire, mais un vrai.
On a retourné le vélo.
Je lui ai montré comment retirer la roue, trouver le trou, poncer un peu, mettre la rustine.
Il écoutait comme s’il préparait un examen.
Ses mains étaient maladroites au début.
Puis plus sûres.
Quand le pneu a regonflé, il a passé la main dessus avec fierté.
« C’est moi qui l’ai réparé. »
« Oui. »
« Enfin… avec vous. »
« C’est comme ça qu’on apprend. »
Il est resté silencieux un moment.
Puis il a dit :
« Mon père, il savait faire ça. »
Je n’ai pas bougé.
Je n’ai pas posé de question.
Il a ajouté :
« Enfin, je crois. Je me souviens plus très bien. »
Sa voix n’a pas tremblé.
Mais quelque chose dans l’air a changé.
Je me suis essuyé les mains avec un vieux chiffon.
« On garde parfois plus les manques que les souvenirs », ai-je dit.
Il m’a regardé.
Je ne savais pas s’il avait compris.
Moi, oui.
Je parlais de lui.
Je parlais de moi.
Je parlais de tous ces gens qui continuent avec des trous dans le cœur et qui font semblant que ça ne se voit pas.
Ce jour-là, il n’a pas tondu.
On a réparé son vélo.
Puis il a quand même balayé l’allée, parce qu’il disait qu’il ne voulait pas être payé pour rien.
Je lui ai donné vingt euros.
Il a voulu refuser.
« Tu as travaillé », ai-je dit.
« Pas comme d’habitude. »
« Tu as appris. Ça aussi, ça fatigue. »
Il a réfléchi.
Puis il a pris le billet.
Le mois suivant, Bastien est arrivé avec des baskets neuves.
Pas des chaussures de marque brillante.
Pas des choses qui criaient “regardez-moi”.
Juste des baskets noires, solides, propres.
Il les a montrées sans vraiment les montrer.
Il marchait un peu plus droit.
« Elles sont bien », ai-je dit.
Il a essayé de cacher son sourire.
« Je les ai payées avec les samedis. »
« Alors elles valent cher. »
Il m’a regardé, surpris.
« Elles étaient en promotion. »
« Je ne parle pas du prix. »
Il a compris après une seconde.
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