Le facteur, le vieux chat à la fenêtre et la promesse d’aimer encore

Je croyais avoir sauvé un vieux chat du silence. Puis, un matin, j’ai compris qu’il n’était pas venu chez moi seulement pour être sauvé.

Les premières semaines, Nougat a vécu chez moi comme un locataire prudent.

Il mangeait, il dormait sur le fauteuil près de la fenêtre, il me suivait parfois jusqu’à la salle de bain, puis il s’arrêtait sur le pas de la porte comme s’il ne voulait pas donner trop d’importance à ma présence.

Il ne venait pas sur mes genoux.

Il ne réclamait rien.

Mais il était toujours là.

Le matin, quand j’enfilais ma veste, il me regardait depuis le couloir.

Le soir, quand j’ouvrais la porte, il était déjà à la fenêtre, comme s’il avait entendu ma voiture depuis le fond de la rue.

Au début, j’ai pensé que ce n’était qu’une habitude.

Un vieux réflexe.

Attendre derrière une vitre. Regarder un homme rentrer. Reprendre un rythme qui ressemblait à l’ancien.

Puis j’ai compris que c’était plus que ça.

Il apprenait mon heure.

Mon pas dans l’escalier.

Le bruit de mes clés.

Et moi, sans m’en rendre compte, j’apprenais les siens.

Le petit bruit sourd quand il sautait du fauteuil.

Sa façon de gratter une seule fois la porte de la cuisine quand sa gamelle d’eau n’était pas assez fraîche à son goût.

Son étrange manie de venir s’asseoir à côté de moi quand j’avais une mauvaise journée, sans faire le moindre bruit.

On n’avait pas besoin d’être spectaculaires.

À notre âge, les grandes démonstrations fatiguent un peu.

Ce qui compte, c’est ce qui reste.

Un mercredi de novembre, je suis passé devant l’ancienne maison de Monsieur Petit.

Je ne l’avais pas fait depuis l’enterrement.

Je n’en avais pas eu le courage.

La maison avait l’air plus petite que dans mon souvenir.

Ou peut-être que c’était le silence autour qui la rapetissait.

Les volets étaient fermés.

Une affichette était collée sur la boîte aux lettres.

J’ai ralenti.

Je ne sais pas pourquoi.

Peut-être parce qu’une partie de moi avait encore du mal à accepter qu’un homme puisse disparaître aussi vite du décor, alors qu’il avait occupé le même morceau de trottoir pendant tant d’années.

En rentrant le soir, j’ai trouvé Nougat à sa place.

Sur le fauteuil.

Droit, immobile, face à la fenêtre.

Je suis resté debout un moment à le regarder.

Puis j’ai dit, sans même savoir pourquoi je parlais à voix haute :

« Je suis passé devant chez lui aujourd’hui. »

Nougat a tourné une oreille.

C’est tout.

Mais ça m’a suffi.

À partir de ce jour-là, j’ai commencé à lui parler davantage.

Pas comme on parle à un animal pour se distraire.

Comme on parle à quelqu’un qui connaît déjà l’essentiel.

Je lui racontais ma tournée.

Mes douleurs de dos.

Le voisin du troisième qui oubliait toujours de sortir ses poubelles.

La pluie qui traversait les gants.

Ma fille, Claire, qui m’avait laissé un message en me promettant de rappeler dimanche et qui rappelait souvent… lundi ou mardi.

Nougat écoutait.

Ou il faisait semblant.

Franchement, à ce stade, je n’étais plus très exigeant.

En décembre, le froid est devenu plus sec.

Le genre de froid qui fait craquer les doigts quand on rentre les mains trop vite dans l’eau chaude.

Je travaillais encore, mais je sentais bien que mon corps tirait un peu plus sur la corde qu’avant.

Mes genoux parlaient plus fort.

Mon épaule droite aussi.

Et certains soirs, quand je posais ma sacoche, j’avais l’impression d’avoir porté toute la ville sur le dos.

C’est à cette période que Nougat a commencé à venir sur le canapé.

Pas contre moi.

Pas encore.

Simplement au même bout.

Il s’installait à une distance qu’il jugeait convenable, roulait sa queue autour de lui, et gardait un air de chat qui refusait qu’on fasse des commentaires sur son élan affectif.

J’ai respecté ça.

On a tous besoin de garder un peu de dignité dans nos efforts.

Puis un soir, pendant que je regardais un vieux jeu télévisé sans vraiment le suivre, j’ai senti un poids léger contre ma cuisse.

J’ai baissé les yeux.

Nougat s’était couché contre ma jambe.

Comme ça.

Sans cérémonie.

J’ai arrêté de respirer pendant deux secondes, de peur de le faire fuir.

Il a fermé les yeux.

J’ai posé une main sur son dos.

Et j’ai pensé à Monsieur Petit.

Pas avec cette douleur brutale des premiers jours.

Plutôt avec cette tristesse calme qu’on ressent quand on comprend que quelqu’un a laissé derrière lui une trace plus solide qu’on ne l’aurait cru.

Je me suis surpris à dire :

« Il serait content de voir ça, tu sais. »

Nougat a remué une oreille, puis il s’est mis à ronronner.

Le soir de Noël, ma fille n’est pas venue.

Elle avait prévenu.

Les routes, les enfants, son mari de garde, les plans qui changent.

La vie des autres est souvent pleine de bonnes raisons.

Je lui en voulais un peu, même si je faisais semblant que non.

Je me suis préparé une assiette simple.

J’ai laissé la télévision allumée juste pour avoir du bruit.

Et à un moment, sans trop savoir ce qui m’a pris, j’ai sorti du buffet une vieille photo retrouvée dans une enveloppe que la voisine m’avait donnée après la mort de Monsieur Petit.

Il y avait plusieurs papiers dedans.

Des factures.

Une carte de vœux ancienne.

Et cette photo.

On y voyait Monsieur Petit plus jeune, sans doute d’une quinzaine d’années, assis sur les marches de sa maison.

À côté de lui, un chat roux beaucoup plus mince, avec les oreilles trop grandes et cet air déjà désapprobateur.

Nougat.

J’ai posé la photo sur la table basse.

Le chat est monté sur le canapé, a reniflé l’image, puis s’est assis à côté.

On est restés comme ça un moment.

Tous les deux à regarder un homme qui n’était plus là.

Je crois que c’est ce soir-là que quelque chose s’est vraiment apaisé entre nous.

On ne remplaçait personne.

On apprenait seulement à faire de la place à l’absence sans qu’elle prenne toute la pièce.

En janvier, la voisine de Monsieur Petit m’a appelé.

Je lui avais laissé mon numéro au cas où du courrier continuerait à arriver.

Sa voix avait l’air gênée.

Elle m’a dit qu’un neveu de Monsieur Petit était passé voir la maison.

Un neveu éloigné.

Pas méchant, selon elle, mais pressé, déjà occupé à vider, trier, jeter.

Et il avait trouvé, au fond d’un tiroir du buffet, une petite boîte en fer avec quelques enveloppes à l’intérieur.

Dessus, il y avait écrit mon prénom.

Juste mon prénom.

Je suis allé la chercher le lendemain.

La voisine me l’a tendue comme si elle me remettait quelque chose de fragile, alors que la boîte était banale, un peu cabossée, avec des fleurs délavées sur le couvercle.

Je l’ai ouverte chez moi.

Nougat était sur la table avant même que j’aie fini de soulever le couvercle.

Il y avait trois enveloppes.

Dans la première, une vieille photo de sa femme.

Dans la deuxième, une carte postale jaunie d’une ville de bord de mer.

Dans la troisième, une lettre.

Courte.

Écrite d’une main appliquée, un peu tremblante.

« Si quelqu’un vous remet ceci, c’est que je suis probablement parti plus vite que prévu.

Je ne sais pas si vous lirez ces mots dans votre cuisine ou dans votre voiture, entre deux tournées. Mais je tenais à vous dire merci.

On croit souvent qu’un facteur apporte seulement des lettres. C’est faux.

Parfois, il apporte la preuve qu’on existe encore un peu pour quelqu’un.

Vous ne vous êtes jamais moqué de mon besoin de parler pour ne rien dire.

Vous n’avez jamais regardé ma solitude avec impatience.

Et Nougat vous aime bien, ce qui, à mon avis, reste la meilleure preuve de votre valeur.

Si les choses tournent mal pour moi un jour, et si par miracle vous apprenez ce qu’il devient, j’espère qu’il ne finira pas avec des gens pressés. Il n’aime pas le bruit. Il n’aime pas l’oubli non plus.

Prenez soin de vous.

M. Petit »

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