Le jour où un petit garçon en cape rouge a demandé des hommes qui font peur pour papa

Le petit garçon s’est approché tout droit de notre grande table au fond du café, a posé une feuille froissée devant nous et a déclaré d’une voix qui tremblait à peine :

« ENTERREMENT DE PAPA – BESOIN D’HOMMES QUI FONT PEUR. »

Ses doigts étaient encore tachés de feutre bleu, et sa petite cape de superhéros était nouée de travers. Le café s’est figé. Huit anciens pompiers, blousons noirs de l’Amicale « Les Vieux Lions », se sont retrouvés à fixer ce môme qui ne devait pas peser plus de vingt kilos tout mouillé.

« Maman a dit que je n’ai pas le droit de vous demander, » annonça-t-il en relevant le menton, comme s’il se préparait à se faire gronder. « Mais elle pleure tout le temps… et les garçons à l’école ont dit que papa ira pas au ciel s’il y a pas d’hommes qui font peur pour le protéger. »

Marc, notre président, un ancien chef de garde avec des épaules comme une armoire et une cicatrice qui lui barre la joue, prit la feuille du bout des doigts, très doucement, comme si c’était du verre.

C’était un dessin d’enfant : un cercueil au milieu, entouré de bonshommes avec des casques et de grands manteaux sombres. Au-dessus, maladroitement écrit en lettres à moitié à l’envers : « S’IL VOUS PLAÎT VENEZ ».

« Comment tu t’appelles, champion ? » demanda Marc, d’une voix étonnamment douce pour un homme qui parlait d’habitude comme une sirène de camion.

« Moi c’est Noé, » répondit le gamin. « Noé Lemaire. »

Marc hocha la tête. « Et ta maman, elle est où, Noé Lemaire ? »

Le petit pointa le doigt vers la vitre. Sur le parking, dans une Clio cabossée, une jeune femme était assise derrière le volant, la tête dans les mains. Même de là, on devinait les épaules qui tressautaient.

« Elle a peur de vous, » expliqua Noé avec une logique implacable. « Tout le monde a peur de vous. C’est pour ça que j’ai besoin de vous. »

Je connaissais Marc depuis plus de vingt ans. Je l’avais vu entrer dans des appartements en flammes, monter dans des cages d’escalier enfumées où même les flics hésitaient à mettre un pied. Je l’avais vu gueuler sur des élus, fracasser une porte à coups d’épaule. Mais là, sa main tremblait en dépliant la feuille.

Il y avait, en bas du dessin, une date – le lendemain – et l’adresse : « Cimetière de Saint-Roch, 10h ».

« Et ton papa, comment il s’appelait ? » murmurai-je sans trop savoir pourquoi c’était important de le demander.

Les yeux de Noé brillèrent un peu. « Papa s’appelait Adrien Lemaire. C’était policier. Un méchant lui a tiré dessus. »

Le silence qui suivit était lourd comme un manteau mouillé.

Certains d’entre nous avaient eu des accrochages avec la police : contrôles un peu musclés, incompréhensions sur des interventions, rancœurs anciennes. On n’était pas des voyous, mais on n’était pas non plus du genre à applaudir dès qu’on voyait un gyrophare.

Et maintenant, le fils d’un policier venait demander à une bande de vieux pompiers râpeux de protéger son père pour son dernier voyage.

Marc se leva lentement. Il faisait presque une tête de plus que le gamin assis sur sa chaise, mais il se mit à genoux pour être à sa hauteur.

« Noé, » dit-il, « tu peux dire à ta maman que ton papa aura l’escorte la plus grande, la plus bruyante et la plus impressionnante que ce cimetière ait jamais vue. »

Les yeux de l’enfant s’agrandirent. « C’est vrai ? Vous allez venir ? Tous les hommes qui font peur ? »

Derrière Marc, j’entendis Alain, notre doyen, souffler : « Marc, attends… C’était un flic. »

Marc ne le lâcha pas du regard. « C’était un père, » répondit-il simplement. « Et ce petit vient de faire la chose la plus courageuse que j’ai vue cette année. »

Noé prit une grande inspiration, comme si le monde entier dépendait de cette question. « Alors demain… vous protégerez papa pour aller au ciel ? »

« Demain, on sera là, » dit Marc. « Et crois-moi, les anges nous entendront. »


Le lendemain matin, j’étais au cimetière de Saint-Roch avec deux heures d’avance. Je pensais arriver le premier, avoir le temps de tourner un peu en rond avec mon café brûlant et mon malaise.

Raté.

Le parking était déjà en train de se remplir. Pas seulement des « Vieux Lions », notre petite amicale. Il y avait des blousons d’anciens pompiers venus des casernes voisines, des volontaires, des secouristes à la retraite, quelques anciens militaires qu’on connaissait vaguement. Les téléphones avaient chauffé toute la nuit : un enfant en cape de superhéros, un policier tué en service, une demande folle mais tellement simple.

« C’est du délire, » marmonnai-je à Marc, qui organisait les arrivées comme si c’était une manœuvre officielle.

« Le gamin a demandé des hommes qui font peur, » dit-il en haussant les épaules. « Il va en avoir. »

À neuf heures, il y avait plus de deux cents blousons sombres alignés, des épaules larges, des crânes rasés, des barbes grises. Certains avaient encore leurs vieux casques sous le bras. Le cercueil n’était attendu qu’à dix heures, mais on était prêts depuis longtemps.

C’est à ce moment-là que la police est arrivée.

Les voitures sérigraphiées se garèrent en rang. Des uniformes bleus sortirent, méfiants, regardant cette marée de vieux pompiers comme on regarde une manifestation qui pourrait déraper. Les deux univers ne se mélangeaient pas souvent : on se croisait sur les accidents, on se parlait par radio, mais chacun restait dans son couloir.

Un capitaine s’avança, la mâchoire serrée. Il portait le brassard noir du deuil.

« Qu’est-ce que vous faites là ? » demanda-t-il. Sa voix n’était pas vraiment agressive, mais pas accueillante non plus.

Marc fit un pas vers lui. « On est là pour rendre hommage. »

« À un policier ? Depuis quand… »

« Depuis hier, » coupa Marc. « Depuis qu’un petit garçon de six ans est venu nous chercher dans un café parce qu’il voulait des hommes qui font peur pour accompagner son père. Votre collègue a élevé un sacré gamin. »

Avant que le capitaine puisse répondre, une petite voix déchira l’air froid du matin :

« LES HOMMES QUI FONT PEUR SONT LÀ ! »

Noé venait de se libérer de la main de sa mère. Il courut de toutes ses forces vers nous, sa petite chemise blanche trop grande et sa cape rouge toujours à l’envers. Il percuta les jambes de Marc et les entoura d’un geste désespéré.

« Vous êtes venus ! Vous êtes vraiment venus ! Papa va être super protégé maintenant ! »

Je vis le visage du capitaine se transformer. Quelque chose dans son regard, dans sa posture, se fissura. Derrière lui, d’autres policiers regardaient la scène, ce garçon agrippé à un ancien pompier comme à une bouée.

La mère de Noé, Claire, s’approcha à pas hésitants. Elle devait avoir vingt-cinq ans à peine, avec ces cernes profonds que le chagrin creuse en quelques jours seulement.

« Je… je suis désolée, » commença-t-elle. « Je lui ai dit de vous laisser tranquilles. Je ne sais même pas comment il… »

« Madame, » l’interrompit Marc, toujours aussi doucement. « Votre fils n’a rien fait de mal. Il a demandé de l’aide. On a répondu. »

Elle secoua la tête, perdue. « Mais Adrien… mon mari… Il a déjà verbalisé certains d’entre vous. Il n’était pas toujours tendre avec les motos, les stationnements, les… Je ne comprends pas pourquoi vous… »

Alain s’avança à son tour. « Votre mari faisait son travail, madame, » dit-il. « Nous, on fait le nôtre. Aujourd’hui, notre travail, c’est de faire comprendre à votre fils que son père comptait. »

Le maître de cérémonie, costume sombre et tablette à la main, arriva à ce moment-là, l’air paniqué.

« Excusez-moi, » balbutia-t-il, « mais le cortège ne peut pas accueillir autant de monde. Il y a des règles, des limites de sécurité, la mairie— »

« Je m’en occupe, » coupa le capitaine en levant la main. Tous les yeux se tournèrent vers lui. « Je vais appeler la mairie, la préfecture s’il le faut. On trouvera des dérogations. On organisera des escortes. » Il se tourna vers Marc. « Adrien était mon collègue. Si son fils veut des hommes impressionnants autour du cercueil, alors c’est ce qu’il aura. »

Ce qui suivit fut l’heure la plus étrange de ma vie.

Pompiers et policiers, penchés ensemble sur un plan du trajet entre l’église et le cimetière. Le capitaine parlait à la radio pendant que Marc alignait les blousons. Des agents qui, d’habitude, nous regardaient de loin, discutaient avec nous de virages, de ralentisseurs, de carrefours à bloquer.

Quand le corbillard arriva enfin, nous formâmes deux rangées. Plus de deux cents anciens pompiers, casques sous le bras, blousons fermés, créant un couloir de silhouettes sombres. Les policiers, après une seconde d’hésitation, vinrent se placer entre nous, bleu et noir alternés.

Noé avança entre ces deux haies humaines, la main serrée dans celle de sa mère. Sur sa tête, le képi de son père lui tombait presque sur les yeux.

À chaque pas, un ancien pompier inclinait légèrement la tête. Certains levaient la main à leur manière, d’autres se contentaient d’un regard.

Henri, qui avait des mains de bûcheron et des tatouages qui effrayaient les enfants au supermarché, avait les joues inondées de larmes.

« C’est ton papa, là-dedans ? » demanda-t-il à voix basse quand Noé passa devant lui.

« Oui, monsieur. C’est mon papa. Il était très courageux. »

Henri se racla la gorge. « Alors il a dû être un sacré bon père pour avoir un fils aussi courageux que toi. »

Noé sourit malgré ses yeux rouges. « C’était le meilleur papa. »

Au bord de la tombe, le maire et le chef de la police firent leurs discours. On parla de service, de dévouement, de République, de devoir. De belles phrases, bien écrites, qui glissaient sur l’air froid.

Clique sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire.

Retour en haut