Les petits mots d’Hélène ont appris à André à survivre après elle

J’ai rangé les journaux.

J’ai ouvert un peu les volets.

J’ai même épousseté l’étagère près de la télévision.

Puis j’ai eu honte de moi-même.

Comme si j’étais en train de faire semblant.

Comme si inviter quelqu’un une heure allait trahir mon chagrin.

Comme si la peine devait rester visible partout pour prouver qu’elle était sincère.

Alors j’ai repris le carnet d’Hélène.

Et je suis tombé sur une phrase que je n’avais pas encore lue.

Ne confonds pas fidélité et immobilité. Je ne t’aimerai pas moins parce que tu remets la cafetière pour quelqu’un d’autre.

J’ai fermé les yeux.

Parfois, Hélène savait me répondre avec plusieurs semaines d’avance.

Madame Lefèvre est arrivée à quatre heures avec la tarte.

Et, derrière elle, il y avait son petit-fils.

Je l’avais déjà vu une ou deux fois.

Un garçon maigre de dix ans peut-être.

Toujours avec un sweat trop grand et des cheveux qui tombent dans les yeux.

« Je suis désolée, elle a dit. Ma fille travaille, je le garde aujourd’hui. S’il dérange, je peux… »

« Non », j’ai répondu trop vite.

Puis plus doucement :

« Non. Entrez. »

Le garçon s’appelait Lucas.

Il a dit bonjour poliment.

Puis il est resté planté près de la porte, comme les enfants le font quand ils sentent qu’ils sont dans une maison où il faut parler moins fort.

Je lui ai montré la table.

Il s’est assis au bord de la chaise.

Madame Lefèvre parlait peu, comme toujours.

Moi aussi.

Alors, au début, on a surtout entendu les tasses.

Les petites cuillères.

Le bruit du couteau dans la tarte.

Et puis Lucas a regardé autour de lui.

« C’est vous qui avez fait le bateau ? »

J’ai tourné la tête.

Sur la commode, il y avait en effet un petit voilier en bois.

Je l’avais fabriqué il y a vingt-cinq ans pour le fils de ma nièce.

Il était resté là ensuite, parce qu’Hélène disait qu’il mettait un peu de mouvement dans la pièce.

« Oui », j’ai répondu.

Lucas s’est levé pour mieux le voir.

« Vous savez faire ça ? »

J’ai haussé les épaules.

« Je savais surtout prendre le temps. »

Il m’a regardé avec un sérieux presque comique chez un enfant si mince.

« Moi, en travaux manuels, je rate tout. »

Madame Lefèvre a soupiré.

« Lucas… »

Mais j’ai secoué la tête.

« Moi aussi, à ton âge, je ratais beaucoup de choses. »

Ce n’était pas tout à fait vrai.

Ou peut-être que si.

On rate tous quelque chose à dix ans, même quand ça ne se voit pas encore.

Je me suis levé.

J’ai pris le petit bateau.

Je le lui ai mis dans les mains.

« Regarde bien. Ce n’est pas droit partout. Là, tu vois ? Et là aussi. »

Il a approché l’objet de son visage comme s’il examinait une preuve.

« Ah oui », il a murmuré, presque content.

Je ne sais pas pourquoi, mais cette réaction m’a fait du bien.

Peut-être parce qu’elle était simple.

Sans précaution.

Sans tristesse autour.

Quand ils sont repartis, la maison ne m’a pas semblé plus vide qu’avant.

Elle m’a semblé remuée.

Comme si quelque chose s’était déplacé de quelques centimètres à l’intérieur de moi.

Pas guéri.

Pas réparé.

Mais déplacé.

La semaine suivante, Lucas est revenu.

Cette fois, c’est lui qui a sonné.

Il tenait dans sa main une planchette tordue et une roue de petite voiture.

« Mamie dit que vous savez bricoler. »

J’ai regardé Madame Lefèvre, derrière lui.

Elle avait cet air de ne pas vouloir s’imposer, tout en assumant très bien ce qu’elle avait provoqué.

Je les ai laissés entrer.

Dans l’atelier, Lucas a découvert les boîtes de clous, les serre-joints, les morceaux de bois classés par taille, et surtout les chutes que je gardais « au cas où ».

À partir de ce jour-là, il a commencé à venir le mercredi.

Pas toujours longtemps.

Une heure.

Parfois deux.

On ne faisait rien d’extraordinaire.

On réparait un nichoir.

On ponçait une caisse.

On assemblait des planches pour faire une petite étagère de travers qui tenait quand même debout.

Je lui apprenais à mesurer avant de couper.

À tenir le marteau plus bas.

À ne pas se fâcher contre le bois quand c’est sa propre main qui tremble.

Et lui, sans le savoir, m’apprenait autre chose.

À attendre le mercredi.

À remettre de l’eau dans la bouilloire pour deux.

À raconter une histoire sans avoir peur qu’elle tombe dans le vide.

Un soir, après leur départ, je suis retourné au carnet d’Hélène.

Il restait encore quelques pages.

L’une d’elles disait :

Je ne peux pas choisir la suite à ta place. Mais je te connais. Si quelqu’un entre un jour dans l’atelier avec des questions dans les yeux, ne fais pas ton ours. Tu as plus à transmettre que tu ne crois.

J’ai ri tout seul.

Un vrai rire, cette fois.

Bref.

Surpris.

Presque rouillé.

« Tu triches », j’ai dit à voix haute.

« Tu as tout prévu. »

Bien sûr que non.

Elle n’avait pas tout prévu.

Elle n’avait pas prévu le visage de Lucas.

Ni ses doigts pleins de colle.

Ni le petit avion en bois qu’on a réussi à fabriquer de travers mais fier comme un coq.

Ni le fait que Madame Lefèvre se mette un jour à rester dîner parce que « de toute façon, les pommes de terre sont déjà cuites ».

Mais elle avait compris l’essentiel.

Que mon chagrin me pousserait à fermer.

Et qu’il me faudrait, un jour ou l’autre, une raison toute simple de rouvrir.

Au début d’avril, Lucas m’a apporté un pot en terre cuite fendu.

« Pour le recoller », il a dit.

Je l’ai pris dans mes mains.

Je l’ai tourné.

Et sans réfléchir, j’ai répondu :

« Celui-là, on ne le recollera pas pour cacher la fissure. On la laissera visible. Sinon, on ne verra jamais tout ce qu’il a tenu malgré ça. »

Lucas a hoché la tête comme si c’était évident.

Puis il a demandé :

« C’est comme les gens ? »

Je suis resté silencieux une seconde.

« Oui », j’ai dit.

« C’est exactement comme les gens. »

Le soir même, j’ai ouvert le tiroir du salon où j’avais rangé tous les petits mots d’Hélène.

Je les ai relus un par un.

Le pain.

L’écharpe.

Le traitement.

Le potage.

Les volets à ouvrir.

Le morceau de pain à manger les jours trop lourds.

Puis j’ai ajouté quelque chose.

Pas un grand texte.

Pas une lettre.

Juste un petit papier que j’ai glissé sous les autres.

Madame Lefèvre aime la tarte aux pommes, mais elle n’en reprend jamais une deuxième part si on ne lui propose pas. Lucas serre trop fort les vis. Penser à lui montrer encore. Et ne pas oublier : une maison qui rouvre un peu recommence à respirer.

J’ai regardé longtemps ce que je venais d’écrire.

Mon écriture n’avait rien de la sienne.

La sienne était ronde, calme, sûre.

La mienne penchait un peu, comme si elle avançait malgré le vent.

Mais elle était là.

Ce soir-là, avant de me coucher, j’ai fermé les volets.

J’ai vérifié la porte.

J’ai posé mes lunettes à leur place.

Puis j’ai passé la main sur le dossier de la chaise d’Hélène.

Je ne lui ai pas demandé de revenir.

Je ne lui ai pas dit que ça allait mieux.

Ce n’était pas vrai tous les jours.

Il y avait encore des matins trop silencieux.

Des gestes qui faisaient mal.

Des heures où son absence reprenait toute la pièce.

Mais il y avait autre chose, maintenant.

Pas le bonheur comme avant.

Pas la vie d’avant.

Quelque chose de plus modeste.

Et peut-être de plus courageux.

Une suite.

J’ai éteint la lumière de la cuisine.

Et dans le noir, j’ai pensé à cette première boîte à biscuits.

À ce premier mot.

À cette main tendue d’un jour vers le lendemain.

Hélène ne m’avait pas laissé la force.

Elle m’avait laissé le chemin.

Et moi, sans m’en rendre compte, j’avais fini par y faire entrer quelqu’un.

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