Les quatorze marches de Marcel, ou l’amour qui refuse de nous laisser seuls

Anne ne m’a jamais poussé.

Un samedi de novembre, presque un an après sa mort, elle m’a appelé avant mon arrivée.

« On a un petit problème », m’a-t-elle dit.

Le petit problème s’appelait Lucien.

C’était un grand chat noir et blanc d’environ douze ans, avec des moustaches tordues, une démarche raide et un ventre étonnamment rond.

Son propriétaire était hospitalisé pour longtemps. Le refuge était plein et Lucien supportait mal le bruit.

« Il faudrait seulement une famille d’accueil pour quelques jours », a expliqué Anne.

J’ai dit non.

Puis j’ai regardé Lucien.

Il tournait le dos à tout le monde et faisait semblant de dormir. Une de ses oreilles bougeait pourtant chaque fois que nous parlions.

J’ai pensé à Marcel sous mon lit.

J’ai dit oui, mais uniquement pour le week-end.

Dans la voiture, Lucien a protesté pendant tout le trajet.

Il produisait un son grave et indigné, comme un vieux voisin qu’on aurait réveillé trop tôt.

Quand j’ai ouvert sa caisse dans le salon, il a inspecté la pièce.

Puis il est allé directement vers l’ancien panier de Marcel, resté au pied de l’escalier.

Lucien a tourné trois fois sur lui-même avant de s’y coucher.

Je me suis figé.

Pendant quelques secondes, j’ai eu envie de le faire sortir de là.

Ce panier appartenait à Marcel.

Cette place appartenait à Marcel.

Puis Lucien a levé les yeux vers moi.

Il était seulement fatigué et perdu dans une maison qu’il ne connaissait pas.

Alors j’ai posé une couverture propre sur lui.

Cette nuit-là, je suis monté dans ma chambre pour la première fois depuis presque un an.

Je suis resté allongé dans le noir, les yeux ouverts.

J’attendais un bruit dans l’escalier.

Bien sûr, il n’est jamais venu.

Lucien avait mal aux pattes. Il n’avait aucune raison de monter quatorze marches pour rejoindre un homme qu’il connaissait depuis quelques heures.

Au bout de dix minutes, je suis redescendu.

Lucien dormait dans le panier, le nez caché sous sa patte.

Je me suis installé sur le canapé.

Vers le milieu de la nuit, j’ai senti quelque chose de lourd sauter près de mes pieds.

Lucien s’est couché contre mes jambes.

Il n’a pas ronronné.

Il a poussé un long soupir, puis il s’est mis à ronfler.

J’ai ri dans le noir.

Ce rire m’a surpris.

Il ne ressemblait pas à une trahison.

Il ressemblait simplement à un peu de vie qui revenait.

Le dimanche soir, j’ai écrit à Anne que Lucien pouvait rester quelques jours de plus.

Trois jours sont devenus deux semaines.

Deux semaines sont devenues deux mois.

Lucien avait des habitudes complètement différentes de celles de Marcel.

Il détestait être pris dans les bras.

Il réclamait devant le réfrigérateur après avoir mangé.

Il volait le beurre et refusait de boire dans un bol qui n’était pas rempli jusqu’au bord.

Il ne me réveillait pas en me tapotant la joue.

Il s’asseyait directement sur ma poitrine.

Lucien n’était pas Marcel.

Et c’est précisément ce qui m’a permis de l’aimer.

Au printemps, j’ai signé les papiers d’adoption.

En rentrant, j’ai posé le dossier sur la table et je me suis assis devant l’urne de Marcel.

« Je ne te remplace pas », ai-je dit à voix haute.

Lucien a ouvert un œil, puis l’a refermé.

Je me suis senti un peu ridicule.

Mais j’avais besoin de le dire.

Quelques semaines plus tard, Madame Lenoir m’a envoyé une photo de Rosalie endormie sur ses genoux.

Au dos, elle avait écrit :

« Elle ne se cache plus. Moi non plus. »

J’ai posé cette photo près de celle de Marcel.

Le refuge m’a ensuite confié d’autres chats pour de courtes périodes.

À chaque fois, je préparais le salon, je plaçais un bol d’eau au pied de l’escalier et je laissais les nouveaux venus décider de la distance dont ils avaient besoin.

Lucien les observait avec l’air d’un propriétaire contrarié.

Puis il finissait toujours par leur céder une moitié du canapé.

Deux ans après la mort de Marcel, je suis remonté dormir définitivement dans ma chambre.

Lucien ne montait presque jamais. Ses articulations lui faisaient mal et il préférait le salon.

Alors, chaque soir, je descendais m’asseoir quelques minutes près de lui.

Je caressais sa tête, je vérifiais son eau et je lui souhaitais bonne nuit.

Je ne lui demandais pas de gravir l’escalier pour me prouver quoi que ce soit.

J’avais enfin compris que l’amour ne consiste pas toujours à attendre que quelqu’un trouve la force de nous rejoindre.

Parfois, c’est à nous de descendre.

Aujourd’hui, l’urne de Marcel est toujours sur l’étagère.

Son vieux bol est encore au pied de l’escalier, mais il n’est plus vide.

Lucien y boit chaque matin, en mettant de l’eau partout sur le parquet.

Je pense encore à cette dernière nuit.

Je revois Marcel près de mon oreiller. Je sens son front contre le mien et ses pattes autour de ma main.

Pendant longtemps, j’ai cru que son dernier effort avait été uniquement un adieu.

Maintenant, je crois qu’il m’a aussi laissé une direction.

Il m’a appris qu’un animal discret peut tenir une vie entière debout.

Il m’a appris que rester près de quelqu’un est parfois la seule chose utile à faire.

Et il m’a appris que le cœur ne se vide pas lorsqu’on ouvre de nouveau sa porte.

Il s’agrandit.

Marcel avait gravi quatorze marches pour que je ne sois pas seul lorsqu’il partirait.

Depuis, j’essaie de faire la même chose pour ceux qui restent.

Pas en leur demandant de monter jusqu’à moi.

Mais en allant les rejoindre là où ils sont.

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