J’ai essayé d’abandonner la chatte de ma fille morte au refuge, le lendemain de ses obsèques.
J’aimerais pouvoir dire que je l’ai aimée tout de suite.
Ce n’est pas vrai.
La vérité, c’est que je n’en ai jamais voulu.
Ma fille, Camille, l’avait trouvée trois hivers plus tôt derrière un supermarché. À moitié gelée, en train de hurler sous une benne, pendant qu’une pluie glacée tombait de travers. Elle l’avait ramenée à la maison enveloppée dans son sweat, comme si elle portait un nouveau-né.
Cette chatte était franchement mal en point.
Le poil par plaques. Une oreille fendue. Le bout de la queue tordu, comme s’il avait mal ressoudé.
Camille m’a regardé et elle m’a dit :
“Papa, ne commence pas. Elle reste.”
Bien sûr que j’ai commencé.
J’ai dit que je ne voulais pas de poils sur le canapé, pas de litière dans le cellier, pas de pattes sur le plan de travail, et surtout pas d’une bête à moitié sauvage courant dans la maison comme si c’était elle qui payait les factures.
Camille a juste souri.
Elle a gratté la chatte sous le menton et elle a dit :
“Elle n’est pas sauvage. Elle a juste peur.”
Après ça, elle l’a appelée Pagaille.
Rien que le nom disait déjà tout.
Cette chatte a fait tomber une lampe dans le salon, elle a grimpé aux rideaux, elle m’a volé un morceau de dinde un soir de fête, et une fois elle a même fait pipi dans mes chaussures de travail après que je l’ai grondée parce qu’elle était montée sur la table de la cuisine.
Camille riait tellement qu’elle en pleurait.
Moi, je disais :
“Cet animal a un problème.”
Et elle me répondait :
“Non, Papa. Elle fait juste confiance très lentement.”
Puis un dimanche de pluie, en octobre, mon téléphone a sonné à 7 h 12.
Et ma vie s’est fendue en deux.
Après ça, la maison a été pleine pendant quelques jours.
Des plats qu’on apporte.
Du café qui refroidit sur la table.
Des voix basses.
Des gestes maladroits.
Ces petites mains posées sur l’épaule quand les gens ne savent plus quoi dire.
Et puis tout le monde est reparti.
Un par un.
Et le silence est entré pour de bon.
C’est là que la chatte est devenue un problème.
Camille n’était plus là.
Mais Pagaille, elle, était toujours là.
Toujours assise devant la porte de sa chambre.
Toujours à tourner la tête quand des phares passaient sur la fenêtre.
Toujours à courir vers l’entrée au bruit des clés, comme si elle attendait encore que ma fille rentre.
Je ne supportais pas ça.
Je ne supportais pas de voir cette bête attendre quelqu’un qui ne reviendrait jamais.
Et je supportais encore moins ce que ça réveillait en moi.
Alors le lendemain des obsèques, j’ai mis Pagaille dans sa caisse de transport et j’ai pris la route vers un refuge à la sortie de la ville.
Elle n’a pas miaulé.
C’était pire.
Elle s’est juste tassée au fond de la caisse et elle m’a regardé à travers la grille avec ses yeux jaunes, comme si elle savait déjà.
Le parking était presque vide.
Ciel gris.
Café froid dans le gobelet.
Mes mains serrées sur le volant au point d’avoir mal.
Je me répétais que c’était raisonnable.
Je me répétais que j’étais trop vieux pour recommencer une vie avec une chatte dont je n’avais jamais voulu.
Je me répétais que c’était la décision la plus logique.
Puis j’ai ouvert la portière passager, j’ai tendu la main vers la caisse, et Pagaille s’est recroquevillée encore plus au fond, comme si elle croyait que j’allais l’abandonner sur le bord d’une route.
Et dans ma tête, j’ai entendu Camille.
Très clairement.
Ne lui fais pas ça, à elle aussi.
J’ai refermé la portière d’un coup sec et j’ai repris la route vers la maison.
En colère tout le trajet.
En colère contre la chatte.
En colère contre Camille, parce qu’elle avait toujours été de ces gens qui ramènent chez eux tout ce qui est cassé.
En colère contre moi-même, parce qu’au fond je savais très bien pourquoi j’avais fait demi-tour.
Cette nuit-là, Pagaille n’a pas dormi dans la chambre de Camille.
Elle s’est installée devant la mienne.
Je l’ai ignorée.
La nuit suivante, pareil.
Et celle d’après, vers deux heures du matin, elle s’est mise à gratter contre le vieux placard du couloir.
Pas le tapis.
Pas le canapé.
Pas la porte d’entrée.
Juste ce placard-là, plein de bricoles que je n’avais pas rangées depuis des années.
Je me suis levé en râlant, je l’ai chassée, et je suis retourné me coucher.
Dix minutes après, elle recommençait.
Ça a duré trois nuits.
La quatrième, j’étais tellement épuisé, tellement vidé, que j’ai ouvert le placard d’un coup juste pour me prouver qu’il n’y avait rien là-dedans qui justifiait ce cirque.
Des couvertures.
De vieilles rallonges.
Une boîte de guirlandes de Noël.
Et derrière tout ça, scotchée au fond, là où je n’aurais jamais regardé, il y avait une enveloppe blanche.
Avec mon prénom dessus.
Papa.
J’ai reconnu l’écriture de Camille avant même de la toucher.
Mes jambes ont lâché tout de suite.
Je me suis assis par terre dans le couloir.
La lettre était courte.
C’est sans doute pour ça qu’elle m’a frappé aussi fort.
Si tu lis ça, c’est que la vie a fait ce qu’elle fait parfois, et que je n’ai pas réussi à te dire les choses comme il fallait.
Je te connais, Papa.
Tu diras que ça va alors que ça n’ira pas.
Tu diras que tu n’as besoin de personne.
Tu vas fermer toutes les portes de la maison et appeler ça du courage.
Ne fais pas ça.
Et s’il te plaît, ne donne pas Pagaille.
Elle trouve toujours la personne la plus triste dans une pièce, et elle reste avec elle.
Si elle te choisit, laisse-la faire.
Elle entend encore ma voix dans cette maison.
À partir de là, je n’ai plus vu les mots correctement.
Je suis resté assis sur le sol comme un vieux type qui n’avait plus assez de force pour faire semblant d’aller bien.
Pagaille est entrée dans le placard.
Elle a marché sur le bazar.
Puis elle est montée sur mes genoux comme si je l’avais appelée.
Cette chatte ne pèse pas grand-chose.
À peine quelques kilos.
Mais quand elle s’est roulée contre ma poitrine, j’ai eu l’impression qu’on m’enlevait enfin une seule pierre de tout ce que je portais depuis des jours.
J’ai pleuré à m’en faire mal aux côtes.
Pas proprement.
Pas discrètement.
Pas comme dans les films.
J’ai pleuré comme un homme qui n’avait plus rien à retenir.
Le genre de pleurs qui vous laissent le visage gonflé, le souffle coupé, et plus un seul endroit où se cacher.
Le lendemain matin, j’ai appelé le refuge pour dire que la chatte n’était plus à confier.
Ça fait un an maintenant.
Pagaille dort toujours où elle veut.
Le plus souvent sur mon lit.
Parfois sur l’ancien gilet de Camille quand je le laisse sur une chaise.
Elle se comporte toujours comme si la maison lui appartenait.
Et au fond, c’est peut-être un peu vrai.
Ma fille me manque tous les jours.
Ça, ça ne diminue pas.
Mais la maison ne ressemble plus à un tombeau.
Il y a une forme chaude sur le rebord de la fenêtre le matin.
Il y a une gamelle près de l’évier.
Il y a une vie qui dépend de moi pour ouvrir les volets, remplir sa pâtée et continuer la journée.
Je n’ai jamais voulu de la chatte de ma fille.
Mais dans la pire saison de ma vie, cette petite bête abîmée a été la seule à refuser de me laisser disparaître dans mon chagrin.
Et je crois que c’était le dernier cadeau de Camille.
Une présence que je n’avais pas demandée.
Un amour qui, lui, a refusé de partir.
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