Notre frère est mort à 58 ans. Son testament exigeait que son chien choisisse son nouveau maître parmi quinze motards… mais Nox nous a tous ignorés.
Je m’appelle Marc Delorme. J’ai cinquante-deux ans et je suis vice-président des Frères de l’Asphalte, un petit club de motards installé près de Vienne, dans l’Isère.
Celui que nous avons enterré s’appelait Alain Mercier.
Pendant onze ans, il avait été notre président.
Pendant dix-sept ans, il avait été mon meilleur ami.
Et pendant presque neuf ans, il avait été tout l’univers de Nox, son chien.
Alain s’est effondré un mardi matin, derrière l’atelier où il réparait des motos.
Crise cardiaque massive.
Il lui manquait moins de deux mois pour fêter ses cinquante-neuf ans.
Nox se trouvait à quelques mètres de lui.
Il n’a pas aboyé.
Il n’a pas couru partout.
Il s’est simplement approché d’Alain, s’est couché contre lui et a posé sa tête près de son bras.
Quand Julien, le mécanicien de l’atelier, est revenu d’une livraison presque trois heures plus tard, le chien était encore là.
Immobile.
Comme s’il attendait qu’Alain se relève.
Les obsèques ont eu lieu le vendredi suivant.
Quarante motards sont venus.
Certains avaient roulé plusieurs heures simplement pour rester debout dix minutes devant le cercueil.
Nox, lui, n’était pas là.
Nous avions pensé que ce serait trop difficile.
Avec le recul, je crois que nous avions surtout peur de voir sa réaction.
Le samedi suivant, l’avocat d’Alain est venu au local.
Maître André Vial avait quatre-vingt-un ans. Petit homme aux cheveux blancs, costume sombre, vieille serviette en cuir sous le bras.
Il connaissait Alain depuis plus de vingt ans.
Nous étions quinze autour de notre grande table en bois.
Il a sorti le testament.
Puis il a dit :
— Alain avait trois demandes.
La première concernait son gilet de motard.
Il ne voulait pas qu’il finisse accroché à un mur comme un trophée.
Il voulait que nous le brûlions.
« J’ai vécu dans ce gilet, avait-il écrit. Je ne veux pas qu’il prenne la poussière après moi. »
La deuxième demande concernait ses cendres.
Alain adorait la route qui longe le Rhône entre Condrieu et Tournon-sur-Rhône.
Il disait toujours que c’était là qu’il avait appris à rouler pour le plaisir, sans regarder l’heure.
Il voulait que nous dispersions ses cendres sur cette route.
La troisième demande concernait Nox.
Et c’est là que Maître Vial s’est arrêté.
Il a relevé les yeux vers nous.
Puis il a lu :
« Je ne veux pas que vous vous disputiez pour Nox.
Je ne veux pas non plus que l’un de vous le prenne uniquement parce qu’il pense devoir le faire.
Je veux que Nox choisisse.
Installez quinze chaises en cercle dans la salle de réunion.
Une pour chaque membre.
Asseyez-vous.
Amenez Nox au milieu.
Détachez sa laisse.
Laissez-le sentir chacun de vous.
Celui près de qui il viendra se coucher deviendra sa nouvelle famille.
Ne l’influencez pas.
Ne l’appelez pas.
Laissez-le décider. »
Personne n’a parlé.
Puis Maître Vial a lu la dernière phrase.
« Si, pour une raison quelconque, Nox ne choisit personne, trouvez une solution ensemble.
Ne l’abandonnez jamais.
Il fait partie de la famille. »
Nous avons voté.
Quinze mains se sont levées.
Nous respecterions chaque mot.
Le lendemain matin, au lever du jour, nous avons brûlé le gilet d’Alain derrière le local.
Personne ne filmait.
Personne ne parlait.
Quand le feu s’est éteint, Pierre, que nous surnommions Le Vieux parce qu’il avait soixante-trois ans et connaissait Alain depuis presque vingt-cinq ans, a ouvert une bière.
Il en a versé un peu sur les cendres.
— Bonne route, président.
C’est tout ce qu’il a réussi à dire.
Le week-end suivant, nous étions vingt-trois motos sur la route du Rhône.
Nous avons roulé lentement.
Les cendres d’Alain ont été dispersées sur quelques centaines de mètres, là où la route longeait l’eau.
Puis nous sommes rentrés.
Il restait la troisième demande.
Nox.
Le samedi suivant, à quatorze heures, quinze chaises pliantes formaient un cercle dans notre salle de réunion.
Nous avions laissé une ouverture face à la porte.
Et une chaise était restée vide.
Celle d’Alain.
Personne n’avait proposé de la retirer.
À 13 h 55, nous étions tous assis.
Moi, j’avais Pierre à ma gauche.
Luc, notre menuisier, était à ma droite.
En face, il y avait Étienne.
Certains avaient connu Alain six ans.
D’autres vingt.
Mais aucun de nous ne l’avait connu comme Nox.
Depuis la mort d’Alain, le chien vivait au local.
Nous lui avions installé une couverture dans le petit bureau.
Les trois premiers jours, il avait presque refusé de manger.
Le quatrième, il avait accepté quelques bouchées.
Il passait beaucoup de temps près de la porte du garage.
Comme s’il attendait le bruit d’un moteur familier.
À quatorze heures précises, Julien est entré avec lui.
Nox avait huit ans.
Soixante kilos de muscles autrefois, un peu moins maintenant.
Un museau grisonnant.
Une petite cicatrice au-dessus de l’œil gauche.
Il s’est arrêté devant le cercle.
Julien a retiré la laisse.
Puis il a reculé.
Personne n’a appelé le chien.
Personne n’a tapé sur ses cuisses.
Nox a avancé.
Deux pas.
Il a reniflé l’air.
Puis il a commencé à faire le tour du cercle.
Il s’est arrêté devant Luc.
Il a senti ses chaussures.
Puis il a continué.
Devant Étienne, il a senti une main ouverte.
Il a poursuivi.
Il est venu jusqu’à moi.
Je n’ai pas bougé.
Il a approché son museau de mon genou.
Pendant cinq secondes peut-être.
Puis il est parti.
Je ne vais pas mentir.
Une partie de moi espérait qu’il reviendrait.
J’avais connu Nox depuis qu’il était chiot.
Je l’avais nourri.
Gardé chez moi.
Emmené marcher.
Je l’aimais.
Mais Nox a continué.
Il a senti chaque homme.
Un par un.
Puis il est arrivé devant la chaise vide.
La chaise d’Alain.
Il s’est arrêté.
Il a reniflé l’assise.
Puis il s’est assis devant elle.
Personne ne respirait normalement.
Nox a levé les yeux vers la chaise.
Sa queue ne bougeait pas.
Il est resté quelques secondes ainsi.
Puis il s’est relevé.
Il nous a regardés.
Lentement.
Et il est parti.
Il a traversé l’ouverture du cercle.
Passé la porte.
Descendu le couloir.
Traversé le garage.
Nous avions laissé la grande porte ouverte, comme l’avocat nous l’avait recommandé.
Nox est sorti sur le parking en gravier.
Nous nous sommes levés.
Nous l’avons suivi à distance.
Au fond du terrain, contre la clôture, se trouvait la moto d’Alain.
Une grosse routière rouge sombre datant du début des années 2000.
Plus de trois cent mille kilomètres au compteur.
Alain l’avait réparée, transformée, repeinte plusieurs fois.
Sur l’arrière, il avait fabriqué lui-même un siège spécial pour Nox.
Une sorte de selle large, renforcée, protégée par du cuir épais.
Ils avaient parcouru ensemble des milliers de kilomètres.
Alpes.
Ardèche.
Jura.
Auvergne.
Nox connaissait cette selle mieux que son propre panier.
Depuis la mort d’Alain, personne n’avait touché la moto.
Nox s’est placé à côté.
Il a levé la tête.
Puis il a sauté.
Il a raté.
Il a essayé une deuxième fois.
Encore raté.
À la troisième tentative, ses pattes arrière ont enfin trouvé un appui.
Il est monté sur sa selle.
Il a tourné une fois sur lui-même.
Puis il s’est couché.
La tête posée sur le cuir.
À côté de moi, Pierre a murmuré :
— Marc… il a choisi.
J’ai répondu :
— Non. Il n’a choisi aucun de nous.
Pierre avait les yeux humides.
— Justement.
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