Pendant huit semaines, notre chien posait son oreille sur mon ventre. Le jour de l’accouchement, il a attendu onze heures devant la maternité.
— Mathieu… assieds-toi.
Je venais de rentrer de la maternité depuis trois jours. Notre fille dormait dans son couffin, à quelques mètres de nous, et mon mari venait de me raconter ce que notre chien avait fait pendant mon accouchement.
Je pensais avoir mal compris.
— Raconte-moi encore une fois. Depuis le début.
Mathieu m’a regardée, les yeux rouges.
Puis il a recommencé.
Notre chien s’appelait Oslo.
Quatre ans. Près de trente kilos. Un corps bringé, une grande tache blanche sur le poitrail et deux pattes arrière qui semblaient avoir été trempées dans de la peinture blanche.
Un chien de type pitbull, massif, impressionnant de loin.
Le genre de chien qui faisait parfois changer de trottoir aux passants.
Jusqu’à ce qu’Oslo s’approche en remuant la queue.
À ce moment-là, les mêmes personnes demandaient souvent :
— Je peux le caresser ?
Nous l’avions adopté trois ans avant la naissance de notre fille, dans un refuge associatif près de Nantes.
Je m’appelle Claire. J’avais 32 ans à l’époque.
Je travaille dans le graphisme depuis chez moi. Mathieu est artisan poseur de parquet. Nous habitions une petite maison ancienne dans un quartier calme à l’ouest de Nantes, avec une cour minuscule, un cerisier mal taillé et un chien persuadé que tous les canapés lui appartenaient.
Avant l’arrivée de notre fille, Oslo était clairement mon bébé.
Puis je suis tombée enceinte.
Et quelque chose a changé.
Nous avions essayé d’avoir un enfant pendant plus d’un an.
Quand le test est enfin devenu positif, un mardi matin, Mathieu était déjà parti sur un chantier.
J’étais seule dans la salle de bain.
Enfin… presque.
Oslo était couché sur le tapis, devant mes pieds.
Quand j’ai vu les deux traits, je me suis assise directement sur le carrelage.
Je n’ai pas poussé de cri.
J’ai juste commencé à pleurer.
Pas de tristesse.
Pas vraiment de joie non plus.
C’était ce mélange étrange qu’on ressent quand quelque chose qu’on a désiré trop longtemps finit enfin par arriver.
Oslo s’est levé.
Il s’est approché.
Puis il a posé sa grosse tête carrée sur mes genoux.
Pas de léchouilles.
Pas de queue qui fouette les meubles.
Il m’a simplement regardée.
Et il est resté comme ça jusqu’à ce que mes larmes s’arrêtent.
Pendant les premières semaines, je n’ai presque parlé de ma grossesse à personne.
Mais Mathieu répétait :
— Oslo sait.
Je riais.
Puis j’ai commencé à le croire.
Le premier trimestre a été difficile. J’étais souvent malade et épuisée.
Oslo, qui auparavant passait une partie de ses journées à dormir au soleil, s’est mis à me suivre partout.
Il attendait devant la salle de bain.
Il se couchait sous mon bureau pendant que je travaillais.
Il refusait parfois même de partir jouer avec Mathieu si je restais allongée.
Au quatrième mois, mon ventre commençait à peine à s’arrondir.
Oslo a cessé de dormir au bout du lit.
Il s’est mis contre ma hanche.
Au sixième mois, il dormait presque collé à tout mon dos.
Et vers le huitième mois, un rituel très précis a commencé.
Tous les soirs, vers 21 h 30, Oslo entrait dans la chambre.
Toujours à peu près à la même heure.
Il montait sur le lit.
Il enjambait doucement mes jambes avec une prudence étonnante pour un chien aussi lourd.
Puis il s’allongeait derrière moi.
Et très lentement, il posait sa tête sur mon ventre.
Toujours du même côté.
Toujours avec son oreille droite contre ma peau.
La première fois, j’ai ri.
Puis le bébé a donné un coup.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Trois petits coups.
Oslo n’a pas bougé.
Il est resté une heure.
Le lendemain soir, même chose.
Sa tête.
Son oreille.
Trois coups.
Puis plus rien.
Notre fille, qui passait habituellement ses soirées à transformer mon ventre en terrain de football, devenait soudain parfaitement calme.
Je croyais à une coïncidence.
Alors j’ai commencé à observer.
Pendant presque huit semaines, la même scène s’est répétée.
Oslo posait son oreille contre mon ventre.
Quelques secondes plus tard :
un coup.
Deux.
Trois.
Puis notre bébé se calmait.
Mathieu trouvait cela fascinant.
Une sage-femme à qui j’en avais parlé avait souri.
— Les chiens sont sensibles aux sons, aux odeurs, aux changements. C’est très mignon.
Je savais bien qu’il existait probablement une explication très simple.
Mais quand on vivait la scène chaque soir, cela semblait différent.
Comme s’ils avaient leur propre rendez-vous.
Un soir, j’ai même filmé.
La vidéo est sombre et un peu floue.
On entend ma voix murmurer :
— Regarde…
On voit Oslo poser la tête.
Puis mon ventre bouge exactement trois fois sous son oreille.
Mathieu, qui riait au début de la vidéo, ne dit plus rien à la fin.
Nous avons regardé cet enregistrement des dizaines de fois depuis.
Mon travail a commencé un mardi de février vers quatre heures du matin.
J’ai secoué Mathieu.
— Je crois que c’est maintenant.
En moins de dix minutes, nous étions debout.
Valise.
Manteaux.
Dossiers.
Clés.
Dans l’entrée, Oslo nous regardait faire.
Je me suis penchée pour lui embrasser le haut du crâne.
— Tu restes ici, mon grand. On revient avec quelqu’un.
Il s’est assis devant la porte.
Et il nous a regardés partir.
L’accouchement a été long.
Très long.
Vingt-six heures.
Au bout d’un moment, je ne savais même plus s’il faisait jour ou nuit.
Vers dix heures le lendemain matin, entre deux contractions, j’ai soudain pensé à quelque chose.
— Mathieu.
— Oui ?
— Le sac avec l’appareil photo.
Il a fermé les yeux.
Nous l’avions laissé sur la table de la cuisine.
Pour lui, ces images comptaient énormément.
Son propre père n’avait pas assisté à sa naissance, et Mathieu m’avait expliqué plusieurs fois qu’il voulait garder une trace des premières secondes de vie de notre enfant.
La sage-femme estimait qu’il restait encore du temps.
Je lui ai dit :
— Va le chercher.
Il est parti.
Vingt minutes plus tard, il ouvrait la porte de notre maison.
Et Oslo était là.
Assis exactement dans l’entrée.
Pas couché.
Assis.
Face à la porte.
Sa gamelle de nourriture était presque intacte.
Son panier n’avait pas été défait.
Mathieu m’a dit plus tard qu’il avait eu cette impression absurde : Oslo attendait exactement au même endroit depuis notre départ.
— Salut, mon grand. Je prends juste le sac.
Oslo s’est levé.
Mathieu s’est retourné vers la cuisine.
Le chien, lui, est passé devant lui.
Et il est sorti.
Mathieu l’a appelé.
— Oslo !
Le chien a couru jusqu’à la voiture.
La portière conducteur était encore ouverte.
Oslo a sauté à l’intérieur.
Puis il s’est assis sur le siège.
Il regardait droit devant lui.
Mathieu a d’abord ri.
— Non. Impossible. Tu restes ici.
Oslo n’a pas bougé.
— Allez, descends.
Rien.
Mathieu a essayé de l’attirer.
Oslo est resté parfaitement immobile.
Il m’a raconté qu’il avait même posé les mains sur le chien pour le faire sortir.
Puis il s’était arrêté.
Parce qu’il n’avait jamais vu Oslo comme ça.
Pas nerveux.
Pas capricieux.
Concentré.
Comme s’il avait une mission.
Finalement, Mathieu a soufflé :
— Très bien.
Il s’est glissé dans la voiture avec difficulté, a déplacé Oslo vers le siège passager et a pris la route.
Évidemment, il ne pouvait pas entrer avec lui dans une maternité.
Il le savait.
Alors il s’est garé dans le parking visiteurs, près de l’entrée principale.
Il a ouvert la portière.
— Descends.
Oslo a sauté.
Il a marché jusqu’au bord du trottoir.
Puis il s’est assis.
Et il a levé la tête vers les fenêtres du bâtiment.
Mathieu lui a donné de l’eau.
— Je reviens vite.
Oslo n’a pas essayé de le suivre.
Il est resté là.
Quand Mathieu est remonté dans ma chambre avec le sac photo, il avait une drôle de tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il m’a raconté.
J’ai cru qu’il plaisantait.
— Tu as vraiment amené Oslo ici ?
— Je n’ai pas eu le choix.
— Mathieu…
— Claire, viens voir.
Je me suis approchée comme j’ai pu de la fenêtre.
Deux étages plus bas, près du parking, il y avait une petite silhouette bringée.
Assise.
Immobile.
Le nez levé vers le bâtiment.
J’ai commencé à pleurer.
Une infirmière est entrée parce qu’elle croyait que quelque chose n’allait pas.
Quand nous lui avons expliqué, elle s’est approchée elle aussi de la fenêtre.
— C’est votre chien ?
J’ai hoché la tête.
— Il attend le bébé, ai-je murmuré.
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