Deux chiots nouveau-nés ne bougeaient plus dans un carton brûlant, mais leur mère épuisée continuait de regarder nos motos comme si nous avions oublié quelqu’un.
Le carton était coincé sous un vieux chêne vert, à des kilomètres du premier hameau.
Un côté s’était affaissé. Le fond, détrempé, commençait à se déchirer. À l’intérieur, cinq minuscules corps étaient serrés les uns contre les autres dans une bande d’ombre à peine plus large qu’une assiette.
Trois chiots remuaient faiblement.
Deux ne bougeaient plus.
Il était presque midi, ce 19 août, dans l’arrière-pays provençal.
Le thermomètre de ma moto affichait 43 °C.
Même avec mes gants, la fermeture métallique de ma sacoche me brûlait les doigts.
Je me suis agenouillé devant le carton et j’ai tendu la main vers le plus petit.
La mère s’est interposée.
C’était une chienne couleur sable, croisée berger, avec le museau sombre, une oreille légèrement repliée et les côtes tellement visibles qu’on pouvait presque les compter.
Elle tenait à peine debout.
Une de ses pattes arrière touchait le sol avec précaution, laissant une légère trace rosée dans la poussière.
Pourtant, elle s’est placée entre moi, un motard de cinquante-deux ans dépassant largement les cent kilos, et un chiot qui aurait tenu dans ma paume.
— Doucement, ma belle…
Elle m’a fixé.
Puis son regard est descendu vers la bouteille d’eau dans mon autre main.
Je m’appelle Marc Delorme.
Dans notre groupe, tout le monde m’appelle l’Ours.
Crâne rasé, longue barbe grise, bras couverts de vieux tatouages… j’ai depuis longtemps l’habitude de voir certaines personnes changer de trottoir quand je m’approche.
Cette chienne, elle, se moquait complètement de mon apparence.
Elle regardait seulement ce que je tenais.
J’ai versé un peu d’eau dans le bouchon.
J’ai déposé une goutte sur les gencives du plus petit chiot.
Aucune réaction.
Une deuxième goutte.
Rien.
Julien, derrière moi, avait retiré sa veste en cuir et la tenait au-dessus du carton pour élargir l’ombre.
Nos quatre motos craquaient doucement en refroidissant.
Autour de nous, presque aucun bruit.
Pas de maison.
Pas de voiture.
Seulement les cigales et l’air brûlant qui tremblait au-dessus de la route.
— Allez, petit… murmura Julien.
La mère suivait chacun de mes gestes.
Sans cligner des yeux.
J’ai demandé à Thierry de mouiller deux foulards.
Nous en avons enveloppé un autour d’une bouteille fraîche que nous avons posée près des chiots, sans les refroidir brutalement.
L’autre, nous avons essayé de le glisser sous les pattes avant de la mère.
Elle s’est écartée.
Puis elle est immédiatement revenue vers le carton.
C’était la troisième fois que nous lui proposions de l’eau.
Chaque fois, elle approchait le museau.
Chaque fois, elle refusait de boire.
Au début, nous pensions qu’elle avait peur.
Mais cette chienne n’était pas tombée sur nous par hasard.
Quelques minutes plus tôt, elle avait surgi d’un fossé devant nos motos.
J’avais freiné.
Elle avait couru devant nous.
Puis elle s’était retournée.
Cent mètres plus loin, encore.
Elle courait.
Elle regardait derrière elle.
Elle ralentissait quand nous ralentissions.
Lorsque nous nous étions arrêtés, elle avait fait demi-tour, s’était approchée de nous, avait aboyé une seule fois, puis était repartie.
Toujours dans la même direction.
Elle ne s’était pas perdue sur notre route.
Elle nous avait attendus.
Je suis revenu au plus petit chiot.
J’ai posé deux doigts contre son thorax.
Un mouvement.
Très faible.
Puis plus rien.
J’ai commencé à le frictionner délicatement avec une serviette sèche.
Son petit corps était anormalement chaud.
Bernard, le plus imposant de notre groupe, s’était accroupi derrière moi.
Ses grandes mains tatouées reposaient sur ses genoux.
— Il respire ?
— Je ne sais pas.
La mère a glissé son museau sous mon poignet.
J’ai cru qu’elle voulait reprendre le chiot.
Mais elle a simplement léché le sommet de sa tête.
Puis elle a touché les autres avec son nez.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Ensuite, elle est revenue vers le plus petit.
Un son presque imperceptible est sorti du carton.
Pas vraiment un cri.
Plutôt un souffle.
La patte avant du chiot a bougé.
Bernard s’est retourné vers la route et s’est passé une main dans la barbe.
— Encore.
J’ai déposé une nouvelle goutte d’eau sur les gencives.
Cette fois, le chiot a avalé.
La mère l’a vu.
Ses épaules se sont relâchées.
Et soudain, ses pattes avant ont cédé.
Je n’ai réussi à retenir qu’une partie de son poids avant qu’elle ne s’effondre dans la poussière, à côté du carton.
Ses yeux étaient ouverts.
Mais ils ne suivaient plus ma main.
— Marc…
J’ai posé deux doigts derrière son coude.
Son cœur battait très vite.
Trop vite.
Ses gencives étaient sèches.
Sa respiration courte.
Déshydratation sévère.
Probablement un coup de chaleur.
Nous avons rapproché les chiots de son ventre pendant que Thierry appelait la clinique vétérinaire d’urgence la plus proche.
J’ai ouvert la trousse de secours que je transportais depuis onze ans.
C’est à ce moment-là que j’ai remarqué ce qu’elle portait au cou.
Ce n’était pas une médaille.
Sous la poussière se trouvait un petit boîtier noir.
Un traceur GPS.
Le boîtier était fendu.
Le numéro extérieur avait été volontairement rayé.
La sangle avait déjà été coupée puis réparée avec un morceau de cordelette bleue.
Sous le collier, la peau était irritée.
Je l’ai tourné vers la lumière.
Une petite diode verte clignotait encore.
Quelqu’un avait peut-être pu suivre cette chienne.
Quelqu’un avait peut-être su où elle se trouvait.
Et pourtant, personne n’était venu.
La mère a rouvert les yeux.
Elle n’a pas regardé ses petits.
Ni nous.
Elle a fixé le nord.
La direction par laquelle elle était arrivée avant de nous conduire au carton.
À cet instant, nous pensions qu’elle avait simplement cherché de l’eau.
Quelques jours plus tard, les données contenues dans son collier allaient nous révéler quelque chose de beaucoup plus difficile à comprendre.
Elle avait essayé de rentrer chez elle.
Et elle avait fait demi-tour parce que rentrer était devenu plus dangereux que traverser seule la garrigue.
Pendant onze ans, j’avais gardé cette trousse de secours dans la sacoche droite de ma moto.
La plupart de mes amis pensaient que je la transportais pour les accidents de la route.
Elle avait servi deux fois pour ça.
Mais beaucoup plus souvent pour un chien errant, un oiseau blessé ou un animal coincé dans une clôture.
Cette habitude venait de Claire, ma femme.
Elle avait travaillé pendant des années comme auxiliaire vétérinaire.
Quand nous partions en week-end, elle emportait toujours du sérum physiologique, des compresses, du glucose, des bandes et plusieurs laisses.
Elle répétait :
— Les petites routes ne pardonnent pas l’improvisation.
Claire est morte en 2019, après une longue maladie.
Je n’ai jamais vidé sa trousse.
Ce mardi-là, elle allait sauver six vies.
Nous avons couché la chienne sur le côté.
De près, plusieurs détails me troublaient.
Ses griffes étaient courtes et régulièrement coupées.
Son pelage, sous la poussière, portait une légère odeur de désinfectant.
Ses coussinets, en revanche, étaient tellement usés que certaines zones étaient devenues roses.
Ce n’était pas une chienne vivant depuis des mois dehors.
Elle venait d’un endroit où quelqu’un s’occupait d’elle.
Ou prétendait le faire.
Nous avons humidifié ses oreilles et ses pattes.
Julien a sorti un petit parasol de secours.
Après quelques minutes, la chienne a dégluti.
Puis une paupière a bougé.
Bernard a soufflé.
— Allez, maman…
Elle a ouvert les yeux.
Et encore une fois, son premier geste n’a pas été de boire.
Elle a compté ses petits.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Seulement après avoir touché chacun d’eux avec le museau, elle s’est penchée vers l’eau.
Et elle a bu.
C’était le premier indice.
Nous ne l’avons compris que plus tard.
Les secours animaliers disponibles dans le secteur nous avaient annoncé un délai trop long.
Attendre en plein soleil était impossible.
Thierry a repris sa moto et roulé jusqu’à une petite épicerie située près d’un village.
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