Après quatorze nuits sans dormir, Lucas n’a demandé qu’une seule chose à l’infirmière

Pendant quatorze nuits, mon fils de dix ans n’a presque pas dormi à l’hôpital. Quand une infirmière lui a demandé son plus grand souhait, il n’a prononcé qu’un nom.

— Biscotte.

C’est tout ce que Lucas a répondu.

Pas « rentrer à la maison ».

Pas « arrêter les soins ».

Pas le nom d’un jouet, d’un jeu ou d’un plat qu’il aimait.

Juste celui de notre chien.

L’infirmière, Claire, est restée immobile une seconde à côté du lit.

Moi aussi.

Parce que depuis presque deux semaines, Lucas ne demandait plus rien.

Et il faut avoir passé plusieurs nuits auprès d’un enfant malade pour comprendre ce que cela signifie quand un enfant cesse même de demander.

Je m’appelle Julien. J’avais trente-neuf ans à l’époque, et j’élevais Lucas seul depuis ses quatre ans.

Nous habitions dans une petite maison à la périphérie d’Angers, dans une rue tranquille où les voisins sortaient leurs poubelles le même soir et où tout le monde connaissait le vieux monsieur du numéro 18 qui promenait son caniche à heures fixes.

Notre famille, c’était Lucas, moi…

et Biscotte.

Biscotte était arrivé chez nous quand Lucas avait six ans.

Un gros chien bringé, croisé, avec une tête carrée, une oreille qui se dressait mieux que l’autre et une petite tache blanche sur le poitrail.

Le genre de chien qui impressionnait les gens avant même d’avoir fait quoi que ce soit.

Dans la rue, certaines personnes changeaient de trottoir.

À la maison, Biscotte avait surtout deux passions : manger les morceaux de fromage qui tombaient mystérieusement de la table et s’installer là où Lucas essayait de s’asseoir.

Ils avaient grandi ensemble.

Le soir, malgré toutes mes tentatives pour imposer quelques règles, Biscotte finissait toujours dans le lit de Lucas.

Toujours de la même façon.

Il se couchait contre son dos.

Pas à ses pieds.

Pas au bout du lit.

Contre son dos.

Tout son corps chaud le long de la colonne de Lucas, la tête près de son oreiller.

Et Lucas repliait une jambe jusqu’à glisser son pied sous le menton du chien.

Je passais souvent devant sa chambre avant d’aller dormir et je les voyais comme ça.

Deux respirations lentes.

Deux silhouettes serrées l’une contre l’autre.

Je plaisantais en disant que Biscotte était une couverture chauffante qui réclamait des croquettes.

Je ne savais pas encore à quel point cette habitude comptait.

Puis Lucas est tombé malade.

Je ne vais pas donner de nom à sa maladie.

Disons simplement qu’elle était assez sérieuse pour qu’on nous envoie dans un grand hôpital pour enfants situé à plus de deux heures de route de chez nous.

Assez sérieuse pour que les médecins deviennent très précis dans leurs phrases.

Assez sérieuse pour que j’apprenne à reconnaître la différence entre un médecin qui vient discuter tranquillement et un médecin qui s’assoit avant de parler.

Lucas a été hospitalisé.

Et pour la première fois depuis quatre ans, il a dû dormir sans Biscotte.

Sauf qu’il ne dormait presque pas.

La première nuit, je n’ai pas vraiment remarqué.

C’était nouveau.

Il avait peur.

Moi aussi.

Il y avait les appareils, les bruits dans le couloir, les portes qui s’ouvraient, les pas, les lumières, les contrôles réguliers.

Je pensais qu’il finirait par s’habituer.

La deuxième nuit, il a dormi par tranches de vingt minutes.

La troisième, encore moins.

À partir de la cinquième, je regardais l’horloge comme si elle me provoquait.

Une heure vingt.

Deux heures dix.

Trois heures quarante.

Lucas fermait les yeux.

Son visage se relâchait.

Puis un bruit le faisait sursauter.

Ou quelqu’un entrait pour vérifier quelque chose.

Ou il se réveillait simplement, sans raison apparente, le regard inquiet, comme s’il ne se souvenait plus pendant une seconde d’où il était.

Je lui prenais la main à travers la barrière du lit.

— Papa ?

— Je suis là.

— Tu dors ?

— Non.

Je mentais parfois.

— Un peu.

Lui aussi essayait de mentir.

— Moi aussi.

Mais je voyais bien que non.

Au bout d’une semaine, Lucas était épuisé.

Au bout de dix jours, il était épuisé au-delà de ce que je pensais possible.

Il ne se plaignait presque plus.

Et c’était pire.

Un enfant qui râle, réclame, négocie, c’est encore un enfant qui croit qu’il peut obtenir quelque chose.

Lucas avait commencé à accepter tout ce qu’on lui disait avec un petit signe de tête.

— On doit faire ceci.

Il hochait la tête.

— Il faut encore attendre.

Il hochait la tête.

— Pas aujourd’hui.

Il hochait la tête.

Même moi, je ne m’en rendais pas vraiment compte.

Je croyais qu’il devenait courageux.

En réalité, il apprenait surtout à ne plus demander.

Le quatorzième soir, Claire était de garde.

Elle devait avoir une cinquantaine d’années, les cheveux courts, des lunettes qui glissaient toujours légèrement sur son nez et cette façon de parler doucement sans jamais parler comme à un bébé.

Vers deux heures du matin, elle est entrée.

Lucas était réveillé.

Évidemment.

Moi, j’étais assis dans le fauteuil inclinable à côté du lit, avec une couverture sur les genoux et le dos en morceaux.

Claire a fait ce qu’elle avait à faire, puis elle n’est pas repartie tout de suite.

Elle s’est assise.

Elle a regardé Lucas.

— Ça va, champion ?

Il a haussé les épaules.

Elle a attendu.

Puis elle a posé une drôle de question.

— Lucas, si tu pouvais avoir n’importe quoi ici, maintenant… vraiment n’importe quoi… tu choisirais quoi ?

Je me souviens d’avoir eu peur de la réponse.

Parce qu’il y a des questions que l’on évite avec un enfant malade.

On ne veut pas lui faire imaginer quelque chose qu’on ne pourra pas lui donner.

Lucas est resté silencieux.

Puis il a murmuré :

— Biscotte.

Claire a froncé légèrement les sourcils.

— Biscotte ?

— Mon chien.

Sa voix était presque endormie, mais ses yeux étaient grands ouverts.

— Il dort contre mon dos.

Claire a regardé Lucas.

Puis elle m’a regardé.

Je lui ai expliqué rapidement.

Le chien.

Les quatre années.

Le lit.

Le pied sous le menton.

Elle n’a rien promis.

Elle a simplement posé une main sur la barrière du lit.

— D’accord.

Et elle est sortie.

Je pensais que l’histoire s’arrêtait là.

Je me trompais.

Le lendemain matin, alors que sa garde était terminée, Claire est revenue dans la chambre.

Elle portait encore sa tenue de travail.

Elle avait l’air épuisée.

— Monsieur Martin ?

— Julien, s’il vous plaît.

— Julien… pour le chien.

Mon cœur s’est serré.

Je m’attendais au « non ».

Elle s’est approchée.

— Ce sera compliqué.

Je n’ai rien dit.

— Je ne vous promets rien. Il y a des règles d’hygiène, des contraintes pour les autres patients, des autorisations à obtenir. Ce n’est pas un animal spécialement formé.

J’ai hoché la tête.

— Je comprends.

Elle a repris :

— Mais je vais demander.

Je crois que j’ai dû la fixer sans répondre.

Après quatorze nuits à entendre ce qui n’était pas possible, quelqu’un venait de me dire qu’elle allait au moins essayer.

Claire a essayé.

Longtemps.

Elle a commencé par sa responsable.

Puis il y a eu le médecin du service.

Puis d’autres personnes chargées de l’hygiène et de l’organisation.

Je l’ai appris plus tard, parce que sur le moment elle ne me racontait presque rien.

Elle posait des questions.

Elle cherchait une exception encadrée.

Elle expliquait que Lucas ne dormait presque plus.

Elle demandait s’il était possible d’organiser une visite dans des conditions précises.

Pas simplement :

« Peut-on faire entrer un chien ? »

Mais :

« Existe-t-il une manière sûre de le faire ? »

La nuance a tout changé.

On lui a répondu qu’il faudrait vérifier l’état de santé de Biscotte.

Ses vaccins.

Un contrôle vétérinaire récent.

Un bain avant la visite.

Un trajet précis dans l’hôpital.

Une chambre nettoyée ensuite selon certaines règles.

Et surtout l’accord de plusieurs responsables.

Claire a continué.

Même quand elle n’était pas de garde, elle envoyait les informations nécessaires.

Même quand quelqu’un disait :

— Ce n’est pas habituel.

Elle répondait :

— Justement. Est-ce interdit, ou simplement inhabituel ?

Trois jours ont passé.

Trois longues journées supplémentaires.

Lucas ne savait rien.

Claire lui avait juste dit :

— J’essaie de préparer quelque chose de bien.

Le troisième jour, elle est arrivée dans notre chambre avec une feuille à la main.

Elle avait ce sourire des gens qui essaient de faire semblant que ce qu’ils viennent d’accomplir n’est pas extraordinaire.

— Julien ?

Je me suis levé.

— Oui ?

— Rentrez chez vous chercher Biscotte.

Je crois que j’ai demandé :

— Sérieusement ?

Elle a ri.

— Sérieusement. Mais lisez tout. Il faut respecter chaque condition.

J’ai pris la feuille.

Je n’arrivais presque pas à lire.

Je voyais les mots.

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