Le pitbull s’est couché devant notre camion-poubelle : ce qu’il protégeait dans ce vieux canapé nous a laissés sans voix
La première chose qu’il a faite, c’est voler notre sangle.
Mon collègue Malik venait de glisser la bande noire sous un vieux canapé abandonné sur un trottoir de la banlieue lyonnaise. Il s’est retourné pour prendre la seconde sangle.
Un pitbull bringé a jailli derrière une haie.
Il a attrapé la première sangle entre ses dents et l’a tirée de toutes ses forces.
— Hé ! Lâche ça !
Le chien a reculé de plusieurs mètres.
Puis il a laissé tomber la sangle.
Il n’est pas parti avec.
Il s’est simplement retourné vers nous.
J’étais au volant du camion, occupée à vérifier l’adresse sur notre feuille de tournée. À travers le pare-brise mouillé, je distinguais un chien maigre mais encore puissant, avec une large tache blanche sur la poitrine et une oreille gauche légèrement repliée.
— Il veut peut-être jouer, ai-je lancé.
Malik a récupéré la sangle.
Le chien n’a même pas essayé de la reprendre.
À la place, il s’est précipité vers le canapé.
Il a posé son épaule contre la partie basse, là où le tissu était déchiré, et il a poussé.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Le canapé a bougé de quelques millimètres.
Le chien s’est arrêté, haletant.
Malik m’a regardée.
— Il est bizarre, celui-là.
Nous avions encore plus de cent arrêts avant la fin de la tournée.
Des chiens errants, nous en voyions régulièrement. Certains aboyaient contre le camion. D’autres couraient derrière les roues. On ne pouvait pas interrompre chaque collecte.
Malik a attaché le canapé.
Le bras mécanique a commencé à le soulever.
Le pitbull a aboyé.
Pas contre nous.
Contre le canapé.
Puis il a couru derrière le camion et a sauté vers la barre d’arrêt d’urgence.
Ses pattes avant ont manqué la barre de quelques centimètres.
— Coupe tout ! ai-je crié.
Malik a stoppé le mécanisme.
Le chien reculait déjà.
— Allez, va-t’en maintenant.
Malik a tapé dans ses mains.
Le pitbull s’est éloigné de deux mètres.
Le canapé est remonté.
Le chien a regardé Malik.
Puis moi.
Et il a fait quelque chose que je n’oublierai jamais.
Il s’est précipité devant le camion et s’est couché juste devant ma roue gauche.
J’ai écrasé la pédale de frein.
Ma ceinture m’a coupé le souffle.
Le chien est resté allongé sur le bitume humide.
Sa poitrine blanche montait et descendait très vite.
Mais ses yeux ne regardaient pas la roue.
Ils regardaient le canapé.
Une dame âgée observait la scène depuis la maison d’en face.
Nous apprendrions plus tard qu’elle s’appelait Madeleine Moreau.
Ce matin-là, elle savait quelque chose que nous ignorions encore : le chien était resté près de ce canapé presque toute la nuit.
Chaque fois qu’un autre animal approchait, il le chassait.
Chaque fois qu’un petit cri venait de l’intérieur, il collait son museau contre le tissu.
Mais à cet instant, Malik et moi ne savions rien de tout ça.
Nous voyions seulement un pitbull qui bloquait notre camion.
Je suis descendue avec une longe.
Il aurait pu s’enfuir par les jardins voisins.
Il ne l’a pas fait.
Il est retourné vers le canapé.
Il a gratté une fois sous l’assise.
Ses griffes se sont prises dans le tissu.
Quelque chose a bougé à l’intérieur.
Malik s’est figé.
— Claire… t’as entendu ?
Je me suis accroupie.
Le chien a reniflé le petit cutter accroché à mon gilet de travail.
Puis il a touché le manche avec son museau.
Ensuite, il a posé ce même museau contre la déchirure du canapé.
Je ne prétendrai jamais qu’il savait ce qu’était un cutter.
Mais il avait compris une chose.
Cet objet était dans ma main.
Et ma main pouvait ouvrir des choses.
J’ai découpé le tissu humide.
Une minuscule patte grise est apparue entre deux morceaux de mousse.
Puis nous avons entendu un cri.
Si faible qu’on aurait pu le confondre avec le grincement d’un ressort.
J’ai élargi l’ouverture.
Une chatte tricolore était recroquevillée dans le canapé.
Contre son ventre se trouvaient six chatons.
Un gris.
Deux noirs.
Un roux.
Et deux presque blancs, couverts de petites taches.
La chatte respirait difficilement.
Le pitbull s’est couché devant l’ouverture.
La chatte a levé une patte.
Elle l’a posée doucement sur son museau.
Le chien a fermé les yeux.
Malik a soufflé :
— Ils se connaissent.
Le pitbull a ensuite attrapé un morceau de tissu pendant que je dégageais les chatons.
Pas pour jouer.
Il tirait la toile dans l’autre direction, comme s’il essayait de nous aider.
Madame Moreau est arrivée avec une vieille panière à linge et plusieurs serviettes.
— La chatte s’appelle Miette, nous a-t-elle dit. Elle traîne ici depuis des années.
— Et le chien ?
Elle a baissé les yeux.
— Oscar.
Sa voix a changé.
— Il appartenait à Monsieur Antoine.
Antoine Delmas vivait dans la petite maison devant laquelle nous nous trouvions.
Il était mort trois semaines plus tôt.
La maison avait été vidée la veille.
Le canapé avait été placé sur le trottoir avec les autres meubles.
Personne n’avait vu Miette entrer à l’intérieur.
Personne n’avait vu ses petits.
Sauf Oscar.
Le service municipal chargé des animaux est arrivé un peu plus tard.
Une agente a scanné la puce d’Oscar.
Le nom est apparu sur son appareil.
OSCAR.
Propriétaire : ANTOINE DELMAS.
Adresse : la maison derrière nous.
Madame Moreau a porté une main à sa bouche.
— Le pauvre… Il attendait encore Antoine.
Miette, elle, n’avait aucune puce.
Elle vivait dehors.
Antoine lui donnait à manger.
L’hiver, il la laissait entrer dans son garage.
— Il disait toujours qu’elle n’appartenait à personne, a raconté Madame Moreau. Elle choisissait simplement de rester chez lui.
Nous avons commencé à sortir les chatons.
Un par un.
Ils tenaient dans une seule main.
Oscar vérifiait chacun.
Il touchait leur corps du bout du museau avant de nous laisser les déposer dans la panière.
Avec le chaton gris, il s’est arrêté plus longtemps.
Le petit respirait mal.
Puis il ne respirait plus du tout.
L’agente l’a immédiatement pris.
Elle a commencé à lui frictionner doucement la poitrine avec deux doigts.
Malik a entouré son corps d’une serviette sèche.
Oscar tremblait sous leurs mains.
Il ne grognait pas.
Il ne bougeait presque pas.
Puis le chaton a ouvert la bouche.
Un souffle minuscule est revenu.
Oscar s’est assis brutalement.
Comme si ses jambes ne le portaient plus.
Quand Miette et ses petits ont été placés dans une caisse de transport, l’agente a voulu faire monter Oscar dans un second compartiment.
Il a refusé.
Il reculait.
— Il a peur de monter, a dit Madame Moreau.
Mais Oscar ne regardait pas le véhicule.
Il regardait la caisse de Miette.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






