Pendant 26 jours, elle léchait le même coin du refuge… jusqu’au retour du huitième chiot

Pendant vingt-six jours, cette chienne léchait le même carré de béton… jusqu’au retour du huitième chiot que personne n’attendait

À 17 h 11, quand Camille entra dans le couloir du refuge avec une petite caisse de transport serrée contre elle, Romy entendit immédiatement le gémissement.

Ses oreilles se dressèrent.

Ses épaules frémirent.

Mais elle ne courut pas vers le chiot.

Elle retourna lécher le sol.

Toujours le même endroit.

Un carré de béton gris, juste sous la trappe qui séparait son box de celui d’à côté.

Autour de nous, six personnes observaient la scène en silence.

Cela faisait vingt-six jours que Romy répétait ce geste.

Matin.

Midi.

Soir.

Nous avions nettoyé la zone.

Elle recommençait.

Nous l’avions recouverte d’une couverture.

Elle la repoussait.

Nous avions déplacé Romy dans un autre box.

Elle avait tiré son couchage jusqu’au mur pour revenir au plus près de cet endroit.

Dans son dossier, nous avions d’abord écrit :

« Comportement répétitif probablement lié à l’anxiété maternelle. »

Puis :

« Possible comportement compulsif. »

Deux familles d’accueil avaient renoncé à la prendre.

L’une craignait qu’elle abîme les sols.

L’autre disait qu’une chienne capable de passer des heures à lécher du béton ne pourrait probablement jamais vivre normalement dans une maison.

À l’époque, je trouvais leurs inquiétudes compréhensibles.

Aujourd’hui, cette phrase me serre encore le ventre.

Parce que Romy n’avait jamais perdu la tête.

C’était nous qui n’avions pas compris ce qu’elle faisait.

Camille posa la caisse dans le box voisin.

À l’intérieur se trouvait le dernier chiot de Romy.

Le huitième.

À la clinique, on l’avait appelé « Numéro Huit » les premières heures, parce que personne n’osait lui donner un vrai nom.

Les vétérinaires pensaient qu’elle ne passerait probablement pas la nuit.

Elle avait finalement reçu un nom.

Plume.

Petite femelle gris bleuté, menton blanc, une patte arrière entièrement blanche et un corps si maigre qu’on pouvait presque compter ses côtes sous son pelage.

Camille ouvrit doucement la porte de la caisse.

Elle ne toucha pas le chiot.

Plume apparut à l’entrée.

Ses pattes tremblaient.

Elle avança de quelques centimètres, s’arrêta, tourna la tête vers les bruits du couloir puis repartit dans la mauvaise direction.

Romy l’observait derrière la cloison.

Elle ne pleurait pas.

Elle n’aboyait pas.

Elle ne grattait pas la porte.

Elle posa simplement son museau contre le sol.

Puis elle lécha une fois le carré humide.

Plume s’immobilisa.

Romy lécha une deuxième fois.

Le petit nez se leva.

Plume pivota lentement.

Puis elle commença à avancer vers le mur.

Elle passa devant la couverture chaude que Camille avait apportée de la clinique.

Elle passa devant la caisse.

Elle passa devant une gamelle.

Elle continua jusqu’au carré de béton.

Alors seulement, Romy se coucha.

Elle glissa sa patte avant gauche sous la trappe.

Plume atteignit la patte, enfouit son visage contre le poil gris et se replia contre le poignet de sa mère.

Romy ferma les yeux.

Elle expira longuement.

Pas de bond.

Pas de cris.

Pas de scène spectaculaire.

Juste une mère qui semblait enfin pouvoir respirer.

Camille s’assit contre le mur.

Sa blouse était froissée et une petite tache de lait séché marquait son pantalon.

— Elle voit très mal, murmura-t-elle.

Je regardai les yeux ouverts de Plume.

— Mais elle regarde autour d’elle.

— Elle distingue la lumière. Peut-être les mouvements proches. Mais elle ne peut pas traverser un endroit inconnu en reconnaissant un visage à plusieurs mètres.

Camille désigna le sol.

Puis la patte de Romy.

— Elle ne vient pas de retrouver sa mère avec ses yeux.

Le couloir devint silencieux.

Et c’est à ce moment-là que j’ai compris que, pendant vingt-six jours, Romy n’avait peut-être jamais essayé d’entrer dans le box vide.

Elle préparait un chemin.

Pour comprendre, il faut revenir au matin où nous l’avons trouvée.

L’appel était arrivé un lundi de mars, peu avant huit heures.

Dans un pavillon abandonné à la périphérie de Saint-Étienne, un agent venu vérifier une fuite d’eau avait découvert une chienne au pied d’un escalier de cave.

Romy était maigre.

Trempée.

Silencieuse.

Sept chiots étaient couchés sur un nid improvisé avec de vieux torchons, du carton et des morceaux d’isolant.

Un chauffe-eau cassé fuyait lentement sur le béton.

L’eau s’approchait du nid.

L’agent avait d’abord eu peur que Romy protège agressivement ses petits.

Elle fit exactement l’inverse.

Elle prit un chiot délicatement et le transporta vers l’escalier.

Quand les secours arrivèrent, les sept petits visibles furent emportés un par un vers le véhicule chauffé stationné devant la maison.

Romy regardait chacun passer.

Elle approchait son nez.

Elle sentait.

Elle comptait à sa manière.

Quand le septième chiot sortit, quelqu’un lui passa une laisse.

Romy monta trois marches.

Puis elle s’arrêta.

Elle se retourna.

Et redescendit.

Elle revint devant le vieux chauffe-eau.

Elle poussa son museau contre une plaque métallique desserrée.

Puis elle gratta.

— Il n’y a plus rien derrière, dit quelqu’un.

Romy gratta encore.

Un pompier nommé Julien s’agenouilla et dévissa la plaque.

Derrière le tuyau, coincé contre le mur, se trouvait un autre chiot.

Si froid qu’il n’arrivait même plus à refermer correctement la bouche.

Julien l’enveloppa dans son bonnet de laine.

Avant de le laisser repartir, Romy sentit longuement le bonnet.

Personne n’y prêta vraiment attention.

C’était pourtant notre premier avertissement.

Romy ne faisait pas confiance au nombre donné par les humains.

Elle avait son propre compte.

Huit.

Au refuge départemental, nous installâmes Romy dans le box 17.

Le box 18, juste à côté, servit temporairement d’espace d’examen pour les petits.

Nous avions ouvert la petite trappe entre les deux espaces.

Sophie, l’auxiliaire vétérinaire, prenait chaque chiot sur la couverture de Romy, le passait dans le box 18, le pesait, vérifiait sa bouche, sa température et son état général.

Puis elle le rendait à sa mère par la même trappe.

Un chiot sortait.

Un chiot revenait.

Romy sentait chacun.

Le plus gros mâle revint.

Puis la femelle aux deux pattes blanches.

Puis les autres.

Sept petits furent examinés et rendus.

Le huitième passa en dernier.

Plume.

Sa température était dangereusement basse.

Un peu de lait ressortait par une narine.

Sa respiration produisait un bruit sec, irrégulier.

La vétérinaire, la docteure Claire Morel, posa son stéthoscope quelques secondes.

Son visage changea.

— Elle part immédiatement en clinique.

Romy nettoya la tête de Plume pendant que nous préparions la caisse.

Elle lécha son menton blanc.

Sa nuque.

Ses pattes avant.

Ses pattes arrière.

Puis son ventre.

Enfin, elle posa sa patte gauche contre elle.

Quand Sophie souleva le petit corps, Romy la suivit jusqu’à la trappe.

Plume quitta le box par le numéro 18.

La caisse disparut dans le couloir.

Romy continua de regarder.

Dix minutes plus tard, elle passa dans le box voisin.

Elle trouva l’endroit exact où la caisse avait été posée.

Et elle lécha le béton.

Nous avons pensé à une goutte de lait.

Il n’y avait pourtant encore eu aucun biberon à cet endroit.

À la clinique spécialisée, Plume fut placée sous oxygène.

Elle avait une pneumonie d’inhalation, une infection et un taux de sucre inquiétant.

Camille, la technicienne qui suivait son dossier, nous prévint :

— Les douze prochaines heures vont être décisives.

Le soir, Romy mangea la moitié de sa gamelle.

Elle vérifia ses sept autres petits.

Puis elle passa dans le box 18.

Elle lécha le carré.

À 21 h 13, elle recommença.

Sophie lui apporta alors le bonnet qui avait servi à transporter Plume hors de la cave.

Romy le sentit.

Elle le prit doucement dans sa gueule.

Puis elle le posa exactement sur le carré.

Elle se coucha.

Sa patte gauche toucha le tissu.

Plume survécut à sa première nuit.

Mais elle ne revint pas le lendemain.

Ni le suivant.

Les trois premiers jours furent une succession de petites améliorations et de nouvelles alertes.

Son taux d’oxygène remontait.

Puis redescendait.

Elle avalait quelques millilitres de lait.

Puis refusait de déglutir.

Sa température augmentait trop vite.

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