Quand une adolescente affirme quinze fois qu’une chose est nulle sans qu’on lui ait posé de question, vous pouvez généralement être certain qu’elle en rêve.
— Tu n’as vraiment pas envie d’y aller ? lui avais-je demandé.
— Non.
— D’accord.
— Franchement, payer une robe pour quatre heures, c’est débile.
— Je comprends.
— Et puis les gens vont faire leurs photos de famille. C’est gênant.
Voilà.
On y était.
Ce n’était pas la robe.
Ce n’était même pas l’argent.
C’était la photo.
Cette minute avant le bal pendant laquelle les autres adolescentes allaient se tenir entre leurs parents pendant que quelqu’un dirait :
« Rapprochez-vous un peu. »
Léa imaginait déjà le vide autour d’elle.
Elle préférait donc ne pas y aller.
C’était plus simple.
Quelques jours plus tard, au cours d’un repas avec les motards, quelqu’un évoqua le bal.
Gérard demanda :
— Léa y va ?
Personne ne répondit immédiatement.
Puis je lui expliquai.
Il mâcha lentement.
— Donc elle veut y aller.
— Oui.
— Mais elle dit qu’elle veut pas.
— Exactement.
— Donc elle veut y aller.
— Gérard…
— Je connais ce genre de personne.
Il ne savait peut-être pas à quel point cette phrase parlait aussi de lui.
Le samedi suivant, les membres du club firent passer une vieille boîte en métal pendant leur réunion.
Chacun donna ce qu’il pouvait.
Dix euros.
Vingt.
Cinquante.
L’un d’eux, ancien soudeur, glissa un billet en disant :
— Pour les chaussures.
Un autre ajouta :
— Et qu’elle prenne pas des trucs qui lui massacrent les pieds.
En quelques minutes, ils avaient assez pour une robe, une paire de chaussures et un rendez-vous chez une coiffeuse.
L’argent, finalement, fut la partie la plus facile.
Puis Patrick posa la question que personne n’avait encore formulée.
— Et qui l’accompagne ?
Silence.
Parce qu’ils comprenaient tous.
Il ne suffisait pas d’acheter une robe.
On pouvait acheter du tissu.
Pas une famille.
On pouvait payer une coiffure.
Pas cette présence qui vous attend au bas de l’escalier.
Puis Gérard posa son verre.
— Moi.
Les autres se tournèrent vers lui.
Patrick éclata de rire.
— Toi ?
— Quoi, moi ?
— Tu vas débarquer au lycée comme ça ?
Il désigna sa barbe, son cuir et ses bottes.
Gérard regarda ses vêtements.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Je vais faire un effort.
Quelques jours plus tard, il entra chez un coiffeur pour la première fois depuis presque trente ans.
Le jeune homme derrière le fauteuil lui demanda :
— On raccourcit un peu ?
Gérard répondit :
— Tout.
— La barbe ?
— Tout.
Le coiffeur hésita.
— Vous êtes certain ?
— Si je change d’avis, vous me la recollez ?
Deux heures plus tard, ses amis faillirent ne pas le reconnaître.
Sans sa barbe, son visage paraissait plus âgé.
Plus vulnérable aussi.
Il avait des joues qu’on ne lui connaissait pas.
Une cicatrice près du menton.
Des rides profondes autour de la bouche.
Des traits presque doux.
Patrick l’avait regardé pendant dix secondes avant de lâcher :
— T’es affreux.
Gérard avait répondu :
— Merci, ça me rassure.
Le costume fut encore pire.
Dans la boutique, une vendeuse tenta trois vestes avant d’en trouver une capable de fermer sur ses épaules.
Gérard transpirait.
— Comment vous faites toute la journée avec ces trucs ?
— On s’habitue.
— Jamais de la vie.
Il acheta malgré tout la veste.
Une chemise blanche.
Une cravate.
Des chaussures qui lui faisaient mal dès le magasin.
Puis il demanda conseil pour les fleurs.
Le jour du bal, il emprunta la voiture de Patrick.
Avant de partir, celui-ci lui lança les clés.
— Si tu la rayes…
Gérard le regarda.
— Je te rappelle que j’ai rasé ma barbe pour une gamine de seize ans. Tu crois vraiment que ta portière m’inquiète aujourd’hui ?
Et c’est ainsi qu’il arriva devant le foyer.
Sans cuir.
Sans moto.
Sans barbe.
Une petite boîte à fleurs entre les mains.
Léa descendit l’escalier avec sa robe bleu nuit.
Gérard resta muet.
Ça, c’était rare.
Elle s’arrêta devant lui.
— Quoi ?
Il secoua la tête.
— Rien.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Il prit une inspiration.
— Parce que t’es magnifique.
Léa baissa immédiatement les yeux.
Les compliments la mettaient mal à l’aise.
— Ouais, bon…
— Je suis sérieux.
Elle releva légèrement la tête.
— Merci.
Il sortit le bracelet de fleurs de la boîte.
Ses mains tremblaient.
Cet homme pouvait démonter un moteur.
Porter seul des objets que deux personnes normales auraient déplacés ensemble.
Mais attacher quatre petites fleurs autour d’un poignet semblait dépasser ses capacités.
— Attends, tu vas tout écraser, protesta Léa.
— J’ai de gros doigts.
— J’avais remarqué.
Elle l’aida.
Nous avons pris des photos dans la cour.
Sur l’une d’elles, Léa sourit franchement.
Gérard se tient à côté d’elle, raide comme un piquet, les bras le long du corps, l’air plus nerveux qu’un candidat avant un oral.
Cette photo est devenue importante plus tard.
Mais ce soir-là, ce n’était qu’une photo.
Gérard ouvrit la portière à Léa.
Elle le fixa.
— Sérieusement ?
— Quoi ?
— Tu m’ouvres la porte ?
— Une dame ne touche pas aux poignées.
Elle éclata de rire.
— Depuis quand tu parles comme mon grand-père ?
Il lui tendit la main.
— Monte avant que je change d’avis.
Sur le trajet, ils parlèrent peu.
Léa triturait son bracelet.
Plus ils approchaient du lycée, plus elle se taisait.
Gérard finit par le remarquer.
— Ça va ?
— Oui.
— Menteuse.
— J’ai dit que ça allait.
— T’as dit pareil le jour où t’avais quarante de fièvre.
Elle regarda par la fenêtre.
Puis elle souffla :
— Tout le monde va être avec ses potes.
— Et toi ?
— Je connais des gens.
Elle marqua une pause.
— Mais pas vraiment.
Gérard ne répondit pas.
Il se contenta de hocher la tête.
Devant le lycée, des parents attendaient.
Des adolescents prenaient des photos.
Des groupes riaient.
Certaines filles couraient maladroitement avec leurs talons.
Des garçons en chemise se donnaient des airs d’adultes.
Gérard descendit.
Contourna la voiture.
Ouvrit la portière.
Puis il tendit son bras.
— Mademoiselle.
Léa le regarda comme s’il était devenu fou.
Puis elle glissa son bras sous le sien.
Ils traversèrent la cour ensemble.
La fille placée que personne n’était censé accompagner.
Et l’homme que tout le monde aurait spontanément évité dans une rue sombre.
Évidemment, les gens les regardèrent.
Gérard le sentit.
Léa aussi.
Mais cette fois, elle ne baissa pas la tête.
Au contraire.
Elle serra un peu plus son bras.
À l’entrée de la salle, Gérard s’arrêta.
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