Elle croyait trouver une vieille valise abandonnée… puis le couvercle a bougé devant ses fleurs.

Un autre avait déjà un chien qui supportait mal les autres animaux.

Une troisième amie avait un enfant fortement allergique.

Une assistante sociale avait contacté plusieurs structures d’accueil.

On lui avait proposé des familles temporaires.

Personne ne voulait abandonner Benji.

Mais Claire connaissait son chien.

Lors de sa première longue hospitalisation, il avait cessé de manger.

Il avait perdu du poids.

Il attendait chaque jour derrière la porte de son appartement.

Quand Claire était finalement rentrée, il avait mis des heures avant d’oser dormir.

— Elle nous demandait souvent si les chiens comprennent la mort, continua l’infirmière.

— Et vous lui répondiez quoi ?

— Qu’ils comprennent surtout l’absence.

Cette phrase m’est restée.

Parce que je la comprenais moi aussi.

Pendant sa dernière semaine, Claire avait commencé à préparer la valise.

Nourriture.

Médicaments.

Couverture.

Documents.

Photos.

Elle avait demandé qu’on retire son adresse et certaines informations personnelles.

Elle ne voulait pas que la personne qui accueillerait Benji se sente obligée de rechercher son passé.

Elle voulait que la décision soit prise pour lui.

Mais une question restait entière.

Pourquoi ma maison ?

L’infirmière demanda l’autorisation de contacter un chauffeur qui avait accompagné Claire lors de sa dernière sortie.

Il s’appelait Luc.

Il se souvenait parfaitement d’elle.

Trois jours avant son décès, Claire avait obtenu une courte autorisation de sortie.

Luc l’avait aidée à s’installer dans sa voiture.

Benji était assis sur ses genoux.

La vieille valise se trouvait dans le coffre.

— Quelle adresse ? avait demandé Luc.

Claire avait regardé par la fenêtre.

— Aucune pour l’instant.

Puis elle avait ajouté :

— Roulez doucement. Dans les quartiers où les gens ont l’air heureux de rentrer chez eux.

Ils avaient traversé une grande partie d’Angers.

Claire regardait les maisons.

Benji regardait avec elle.

Une grille blanche.

Un jardin impeccable.

Un balcon avec deux chats.

Une maison avec des vélos devant.

Un pavillon avec un chien qui aboyait derrière un portail.

Elle ne choisissait rien.

À un moment, ils avaient vu un homme tirer brutalement sur la laisse de son chien.

Claire avait demandé immédiatement :

— Continuez.

Devant une autre maison, des enfants couraient après un chat effrayé tandis que des adultes riaient.

— Pas ici.

Luc commençait à se demander ce qu’elle cherchait exactement.

Puis ils étaient entrés dans ma rue.

Ce matin-là, j’étais à genoux devant mes pots.

Je coupais les feuilles mortes d’un cyclamen blanc.

Luc ralentit.

Benji se redressa sur les genoux de Claire.

Ses pattes avant se posèrent contre la portière.

Claire le regarda.

Puis elle me regarda.

— Arrêtez-vous.

Ils restèrent là presque dix minutes.

Moi, je n’avais rien remarqué.

Je retirais les feuilles brunes.

Je versais un peu d’eau au pied de chaque plante.

Je balayais la terre sur les marches.

Puis j’avais redressé la chaise vide placée à côté de la mienne.

La chaise de Pierre.

Avant de rentrer, j’avais posé la main sur le dossier.

Un geste que je faisais souvent sans même m’en rendre compte.

Claire demanda un ticket à Luc.

Elle nota mon numéro de maison au dos.

— Celle-là.

Luc ne comprenait pas.

— Pourquoi ?

Elle lui répondit quelque chose que j’ai eu du mal à entendre lorsqu’il me l’a raconté.

— Parce qu’elle retire ce qui est mort sans jeter toute la plante.

J’ai baissé les yeux.

Sur les dizaines de maisons croisées ce jour-là, elle avait choisi la mienne parce que mes fleurs n’étaient pas parfaites.

Parce qu’il y avait des feuilles mortes.

Parce que je continuais malgré tout à arroser ce qui vivait encore.

Luc m’a raconté qu’elle avait également remarqué la deuxième chaise.

— Elle a dit que vous aviez perdu quelqu’un.

— Elle ne pouvait pas le savoir.

— Elle disait qu’on ne garde pas une chaise vide aussi propre si elle n’appartient plus à personne.

Je suis restée silencieuse.

Pendant sept mois, j’avais cru cacher mon chagrin.

Mes filles l’entendaient au téléphone.

Colette le voyait quand elle m’apportait une tarte.

Claire, elle, l’avait compris depuis une voiture.

Elle n’avait pas choisi une femme qui semblait épargnée par la perte.

Elle avait choisi une femme qui continuait à prendre soin de quelque chose malgré la perte.

Luc avait reconduit Claire au centre de soins dans l’après-midi.

Le lendemain matin, elle était trop faible pour ressortir.

Elle lui avait donné la valise et mon adresse.

Elle lui demanda de passer dans ma rue très tôt et de vérifier une dernière chose.

— Quoi ?

— Si elle sort encore pour arroser ses fleurs.

À 6 h 12, Luc s’était garé un peu plus loin.

Je suis sortie.

J’ai arrosé les cyclamens.

Il est reparti.

Le lendemain, à 4 h 38, il avait déposé Benji sous l’abri du perron.

Plus tard, j’ai regardé les images de ma petite caméra de porte que mes filles avaient installée après le décès de Pierre.

On voyait Luc poser doucement la valise.

Il s’accroupissait.

Ouvrait légèrement le couvercle.

Caressait Benji.

Puis il restait quelques secondes immobile.

Comme s’il n’arrivait pas à partir.

Deux livreurs étaient passés dans la rue plus tard.

L’un avait regardé la valise.

L’autre avait continué son chemin.

Personne ne savait ce qu’elle contenait.

Claire est morte dans l’après-midi.

Son dernier grand souci avait été réglé quelques heures auparavant.

Benji, lui, ne le savait pas.

Pendant ses trois premiers jours chez moi, il refusa presque toute nourriture.

Il buvait un peu.

C’était tout.

Chaque fois qu’une voiture ralentissait devant la maison, il se redressait.

Chaque fois qu’une portière claquait, il courait vers le perron.

Je ne savais pas comment expliquer à un chien que la personne qu’il attendait ne reviendrait pas.

Alors j’ai commencé à lui parler.

Tous les soirs, à sept heures, je posais l’album près de la valise.

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