Benji s’allongeait en face de moi, le menton sur la couverture de Claire.
Je commentais les photos.
— Là, tu portes ton fameux pull rouge. Tu as vraiment l’air de détester ça.
Une oreille bougeait.
— Ici, Claire a du gâteau sur la main.
Il levait parfois les yeux.
Je ne savais pas combien de mots il comprenait.
Mais il connaissait son nom.
Claire.
La première fois que je l’ai prononcé, sa respiration s’est arrêtée une seconde.
Alors j’ai continué.
— Claire te tenait toujours de la même manière.
— Claire aimait manifestement prendre beaucoup trop de photos.
— Claire avait l’air heureuse ici.
Je ne cherchais pas à lui faire oublier.
Je donnais simplement une place à son souvenir dans ma maison.
Le troisième soir, après avoir refermé l’album, Benji se leva.
Pour la première fois, il me suivit jusqu’au salon.
Il s’approcha de la chaise de Pierre.
Il la renifla.
Puis il retourna vers la valise.
Il gratta la doublure.
Quelque chose était coincé sous le tissu.
Une photographie pliée.
Benji la prit délicatement dans sa gueule et revint au salon.
La photo montrait Claire assise dans un fauteuil médical, Benji sur ses genoux.
Ce fauteuil ressemblait beaucoup à celui dans lequel Pierre avait passé les dernières semaines de sa vie.
Benji posa la photo sous la chaise vide.
Puis il se coucha à côté.
Je ne pouvais plus parler.
Je me suis assise dans mon fauteuil.
Longtemps.
Puis j’ai rouvert l’album.
Cette fois, je n’ai pas seulement parlé de Claire.
J’ai parlé de Pierre.
— Tu sais, lui aussi aurait aimé avoir un chien.
Benji m’a regardée.
— On disait qu’on en adopterait un quand on aurait davantage de temps.
Je me suis mise à sourire malgré moi.
— On a toujours cru qu’on avait davantage de temps.
Je lui ai raconté les crêpes trop cuites de Pierre.
Sa manie de réparer des petits appareils que personne ne voulait conserver.
Sa façon de chanter faux en inventant les paroles.
Je lui ai raconté qu’il pouvait passer une heure à choisir une tomate au marché et cinq minutes seulement à choisir une chemise.
Je ne racontais plus Pierre à personne.
Pas parce que personne ne voulait écouter.
Parce que j’avais peur de devenir cette veuve qui ne parle que du passé.
Benji, lui, ne semblait pas gêné.
Alors nous sommes restés là.
Un vieux chien.
Une vieille femme.
Deux absents.
Deux histoires qui ne s’étaient jamais rencontrées.
Le quatrième matin, Benji sortit de la valise avant moi.
Il entra dans la cuisine.
Il s’arrêta devant son bol.
Puis il me regarda.
Je me suis assise par terre, à distance.
Il prit une bouchée.
Puis une deuxième.
Je n’ai pas bougé.
À midi, la moitié du bol avait disparu.
L’après-midi, il me suivit dehors.
Je portais mon arrosoir.
Benji s’assit près des pots bleus.
Il observa longtemps la rue.
Puis il posa la tête sur ses pattes.
Ce n’était pas encore de la confiance.
Mais c’était un début.
Les semaines suivantes, son chagrin changea de forme.
Il commença par dormir hors de la valise tout en gardant une patte à l’intérieur.
Puis il se mit à me suivre d’une pièce à l’autre.
Toujours à quelques mètres.
Chaque matin, à 6 h 12, nous sortions.
Au début, il ne regardait que la route.
La deuxième semaine, il commença à me regarder arroser.
La troisième, il apporta lui-même la couverture de Claire sur le perron.
Un samedi, l’infirmière vint me voir.
Elle apportait une seconde enveloppe.
Claire l’avait laissée avant de mourir.
Sur le devant, il était écrit :
« À la personne que Benji choisira. »
Je l’ai ouverte avec les mains tremblantes.
Claire expliquait le traitement de Benji.
Son petit problème cardiaque.
Ses habitudes.
Il n’aimait pas les orages.
Il détestait les carottes cuites.
Il avait peur du bruit de l’aspirateur.
Il dormait mieux si une couverture touchait son dos.
Elle avait laissé de quoi couvrir plusieurs mois de médicaments chez la vétérinaire qui le suivait.
Mais le passage qui m’a arrêtée se trouvait à la fin.
« Ne m’effacez pas de sa vie pour lui faire de la place dans la vôtre.
Son cœur est assez grand pour nous deux. »
J’ai relu cette phrase plusieurs fois.
J’avais pensé ranger l’album.
Je m’étais dit que, pour s’attacher à moi, Benji devait peut-être cesser de voir Claire.
Claire avait compris le contraire.
Se souvenir n’empêchait pas d’aimer de nouveau.
Cette idée m’a frappée plus fort que je ne l’aurais cru.
Parce que, depuis la mort de Pierre, j’essayais moi aussi de faire exactement cela.
Éviter son prénom.
Éviter les histoires.
Éviter les souvenirs trop heureux.
Comme si parler de lui m’empêchait d’avancer.
Comme si avancer exigeait de fermer une porte.
Ce soir-là, j’ai posé l’album de Claire sur l’étagère la plus basse du salon.
Accessible à Benji.
Nous avons continué à le regarder.
Puis, peu à peu, nous avons ajouté de nouvelles photos.
Benji près des cyclamens.
Benji endormi sous la chaise de Pierre.
Benji dans le jardin avec un vieux gant dans la gueule.
Benji dans un imperméable qu’il détestait presque autant que son pull rouge d’autrefois.
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