À 52 ans, condamné par la maladie, il entraîne sa femme au garage et lui tend une clé

Le premier jour, après m’avoir appris à débloquer cet écrou, il s’est appuyé contre l’établi.

— Nathalie, il faut que tu prennes ça au sérieux.

— Je prends au sérieux ce que tu viens de m’annoncer.

— Justement.

Il a désigné la moto.

— Je veux que tu la connaisses avant que je ne puisse plus te montrer.

J’ai eu un rire nerveux.

— Moi ? Cette chose-là ? Je ne sais même pas la démarrer.

Il n’a pas souri.

— C’est pour ça qu’on commence aujourd’hui.

— Et pourquoi il faudrait que je sache ?

Il m’a regardée pendant plusieurs secondes.

Puis il a répondu :

— Parce qu’elle ne doit pas mourir avec moi.

C’est la première fois que j’ai pleuré.

Pas longtemps.

Trois ou quatre secondes.

Je me suis essuyé les yeux avec la manche de mon pull.

Laurent m’a rendu la clé.

— Allez. Encore.

Nous n’avons pratiquement jamais manqué une séance.

Quatre-vingt-treize.

Je le sais parce que Laurent collait un morceau de ruban adhésif sur le mur après chacune d’elles.

Il écrivait la date au feutre noir.

Au début, nos séances duraient parfois deux heures.

En mars, Laurent était encore solide.

Il plaisantait.

Il jurait contre les vis grippées.

Il mettait la radio trop fort.

Il faisait du café et l’oubliait jusqu’à ce qu’il soit froid.

Il m’a appris à changer les plaquettes de frein.

À vidanger l’huile.

À remplacer un filtre.

À régler un câble.

À démonter une roue.

À vérifier la pression.

À lire le manuel d’entretien, ce gros classeur graisseux que j’avais toujours considéré comme une sorte de grimoire pour hommes.

Il m’a appris la différence entre une batterie fatiguée et un démarreur défaillant.

À enlever la selle.

À soulever le réservoir.

À vérifier une durite.

À remplacer un fusible.

À écouter le moteur.

Surtout cela.

Écouter.

Laurent coupait parfois la radio et disait :

— Ferme les yeux.

— Pourquoi ?

— Écoute.

Le moteur tournait.

— Tu entends ?

Au début, je n’entendais rien.

Seulement du bruit.

Puis, avec les semaines, j’ai commencé à distinguer les claquements, les vibrations, les irrégularités.

Un soir, j’ai dit :

— Il y a quelque chose qui tremble à gauche.

Laurent s’est penché.

Il a vérifié.

Une fixation s’était légèrement desserrée.

Il m’a regardée avec un sourire immense.

— Voilà.

Ce seul mot contenait toute sa fierté.

À chaque séance, il m’obligeait aussi à répéter la même phrase.

Parfois au milieu d’une réparation.

Parfois lorsque je m’énervais.

Parfois lorsque je disais :

— Je n’y arriverai jamais.

Laurent arrêtait tout.

— Nathalie. Qu’est-ce qu’on dit ?

Je levais les yeux au ciel.

— Laurent…

— Qu’est-ce qu’on dit ?

Alors je répondais :

— Une femme qui connaît son moteur n’attend pas qu’on vienne la sauver.

Il hochait la tête.

— Encore.

— Une femme qui connaît son moteur n’attend pas qu’on vienne la sauver.

— Bien.

Et nous reprenions.

Il disait tenir cette phrase de sa grand-mère.

En réalité, sa grand-mère parlait de machine à laver.

Dans les années soixante-dix, son mari lui avait interdit de toucher à une machine en panne.

Elle l’avait démontée quand même.

Puis réparée.

Elle avait annoncé devant toute la famille :

— Une femme qui connaît sa machine n’attend pas qu’un homme vienne la sauver.

Laurent avait transformé « machine » en « moteur ».

À partir de juin, il a commencé à perdre du poids.

Ses jeans tenaient avec une ceinture serrée de deux crans supplémentaires.

La barbe cachait encore son visage maigri, mais pas ses joues.

Je voyais bien.

Les enfants aussi.

Élodie venait souvent le dimanche.

Elle apportait des plats qu’elle croyait faciles à manger.

Thomas passait au garage après son travail.

Il demandait :

— Besoin d’un coup de main ?

Laurent répondait presque toujours :

— Non.

Puis il ajoutait :

— Mais regarde ta mère faire.

Thomas s’asseyait sur une caisse retournée.

Moi, je démontais quelque chose.

Lui observait.

Au début, j’étais gênée.

Puis j’ai compris que Laurent enseignait aussi autre chose à notre fils.

Thomas avait grandi en voyant son père réparer, construire, porter, décider.

Maintenant, son père lui demandait de regarder sa mère faire les mêmes gestes.

Sans commentaire.

Sans plaisanterie.

Sans « laisse, je vais le faire ».

Pour Laurent, c’était une façon de transmettre quelque chose qu’il n’aurait jamais su expliquer autour d’une table.

En juillet, les séances ont raccourci.

Certaines ne duraient que vingt minutes.

Laurent travaillait assis sur une chaise pliante.

Moi, j’étais par terre.

Il dirigeait.

— Clé de treize.

— Celle-là ?

— Non. Ça, c’est douze.

— Un millimètre, Laurent.

— Un millimètre qui te fait foirer une tête de boulon.

— Tu pourrais mourir un peu moins pénible ?

Il me regardait.

Puis il riait.

Ces instants-là me manquent presque plus que tout.

Cette manière que nous avions trouvée de parler de la mort sans jamais prononcer le mot.

Le 11 août, il m’a appris à conduire.

J’avais quarante-neuf ans.

Je n’avais jamais piloté seule une moto.

Je connaissais désormais chaque vis importante de cette machine, mais je n’avais jamais parcouru dix mètres avec.

Laurent était trop faible pour monter derrière moi.

Il a installé sa chaise pliante au bout de notre longue allée.

— Embrayage.

— Oui.

— Première.

— Oui.

— Tu relâches doucement.

J’ai calé.

Laurent n’a rien dit.

J’ai recommencé.

J’ai calé une deuxième fois.

Il a levé deux doigts.

— Deux.

— Merci, je sais compter.

Troisième tentative.

La moto a avancé.

J’ai paniqué.

J’ai tourné trop brusquement.

Et j’ai couché la moto dans l’herbe à une vitesse ridicule.

J’étais debout à côté, rouge de honte.

Laurent a éclaté de rire.

Un vrai rire.

Puis il s’est mis à tousser.

Je me suis précipitée.

— Ça va ?

Il a levé la main.

— Très bien.

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