Il a repris son souffle.
Puis il a regardé la moto couchée.
— Maintenant, c’est fait.
— Quoi ?
— Tu l’as fait tomber. Tu sais que le monde ne s’arrête pas. Maintenant, tu n’auras plus peur de la faire tomber.
J’ai voulu l’insulter.
À la place, j’ai ri avec lui.
En septembre, je pouvais rouler seule jusqu’au bourg.
La première fois que je suis allée mettre de l’essence, j’avais l’impression que tout le monde me regardait.
Une femme de presque cinquante ans.
Casque trop neuf.
Gants trop rigides.
Gestes encore hésitants.
Je me suis entendue penser :
« Ils voient bien que tu débutes. »
Puis la voix de Laurent est arrivée dans ma tête.
Une femme qui connaît son moteur…
J’ai rempli le réservoir.
Payé.
Remis mes gants.
Et je suis repartie.
À la mi-octobre, Laurent venait parfois derrière moi en voiture avec Thomas.
Ils m’attendaient quelques kilomètres plus loin.
Quand j’arrivais, Laurent me disait :
— Ton virage était trop large.
Ou :
— Regarde plus loin, pas juste devant la roue.
Jamais :
— Tu conduis mal.
Toujours :
— Ajuste.
Ce mot aussi est resté.
Ajuste.
Il l’appliquait à la mécanique.
À la conduite.
À la vie.
Lorsque le corps ne suivait plus, il ajustait.
Lorsque je faisais une erreur, j’ajustais.
Lorsque notre avenir s’était réduit de vingt ans à quelques mois, nous avions ajusté.
En novembre, Laurent fermait parfois les yeux pendant les séances.
Pas pour dormir.
Il m’écoutait travailler.
— Maintenant ?
— Retire la rondelle.
— Après ?
— Tu vérifies le filetage.
— Après ?
Je poursuivais.
Une fois, après presque une heure, il n’a rien dit.
Je me suis retournée.
Il me regardait.
— Quoi ?
— Rien.
— Alors arrête de me fixer comme ça.
Il a souri.
— J’essaye juste de me souvenir.
Je suis sortie du garage parce que je ne voulais pas qu’il me voie pleurer.
Le 4 décembre, Laurent n’arrivait plus à venir jusqu’au garage.
Le 5, il ne mangeait presque plus.
Le 6 décembre, vers dix heures trente, il m’a demandé :
— Tu peux m’y emmener ?
Je savais où.
Je lui ai mis ses chaussons.
Un manteau.
Il s’est appuyé de tout son poids sur mon épaule.
L’homme qui avait autrefois soulevé seul des sacs de ciment avançait maintenant par petits pas.
Dans le garage, je l’ai installé sur sa chaise.
La moto était devant lui.
Propre.
Chargée.
Prête.
Laurent l’a regardée longtemps.
Puis il a désigné la sacoche droite.
— Ouvre.
À l’intérieur, il y avait une enveloppe blanche.
Sur le devant, son écriture avait changé.
Les lettres tremblaient.
« Nathalie — à ouvrir le lendemain. »
Je l’ai regardé.
— Le lendemain de quoi ?
Il a eu ce petit sourire qu’il faisait quand il refusait de répondre à une question idiote.
— Tu sais très bien.
— Laurent…
— Promets.
J’ai serré l’enveloppe dans ma main.
— Je promets.
Il a fermé les yeux quelques secondes.
Puis :
— Une dernière chose.
— Quoi ?
— Démarre-la.
— Il fait cinq degrés.
— Démarre-la.
J’ai suivi exactement la procédure qu’il m’avait répétée tant de fois.
Contact.
Commande.
Embrayage.
Démarreur.
Le moteur a hésité.
Puis il s’est lancé.
Le bruit a rempli le garage.
Laurent a fermé les yeux.
Je l’ai observé.
Tout son visage semblait se détendre.
Pendant quarante secondes environ, nous n’avons rien dit.
Puis il a levé la main.
J’ai coupé le moteur.
Le silence est revenu brutalement.
Laurent a murmuré :
— Tu entends ?
— Quoi ?
— Maintenant, tu sais entendre quand quelque chose tourne bien.
Il a inspiré lentement.
— Ramène-moi à l’intérieur.
Laurent est mort quatre jours plus tard.
À quatre heures vingt-deux.
Dans notre chambre.
Sa main dans la mienne.
Nous avions été mariés vingt-deux ans, onze mois et quelques jours.
Je connais le nombre exact.
Mais certains chiffres n’ont plus beaucoup d’importance après ça.
Le lendemain, à sept heures du matin, j’étais seule à la table de la cuisine.
Même table.
Même horloge au mur.
Même corbeille à pain.
La chemise beige de l’hôpital avait disparu.
Devant moi, il y avait un café et l’enveloppe.
Je l’ai ouverte.
À l’intérieur, pas de grande lettre.
Pas de déclaration sur trois pages.
Évidemment.
C’était Laurent.
Il avait écrit une liste.
En haut :
« LISTE DE NATHALIE — APRÈS »
- Ne vends pas la moto. Roule.
- Vidange au printemps. Tu sais laquelle prendre.
- Le pneu arrière a encore quelques milliers de kilomètres. Pression chaque dimanche.
- La batterie a deux ans. Quand elle lâchera, tu sauras quoi faire.
- Emmène Élodie voir l’océan en juillet. Je lui avais promis.
- Thomas va vouloir toucher à la distribution. Laisse-le faire le jour où il insistera vraiment. Ce sera sa manière de me parler.
- La sacoche droite est à toi. La gauche reste à moi. Ne retire pas ce qu’il y a dedans.
- N’arrête pas de rouler quand ça deviendra difficile. Ça deviendra difficile.
- Tu vas pleurer sur cette moto. Ce n’est pas grave. Continue.
- Une femme qui connaît son moteur n’attend pas qu’on vienne la sauver. Nathalie, tu n’as jamais eu besoin qu’on te sauve.
Puis, tout en bas :
« Je t’ai aimée dès le cinquième jeudi. Je t’aime encore. L. »
J’ai lu la liste quatre fois.
Puis cinq.
Après quoi je suis allée dans le garage.
Laurent m’avait demandé de ne rien retirer de la sacoche gauche.
Il n’avait pas dit que je ne pouvais pas l’ouvrir.
Alors je l’ai ouverte.
À l’intérieur, enveloppé dans un vieux chiffon bleu, se trouvait un petit morceau de cuir noir.
Rectangulaire.
Cousu à la main avec du fil rouge.
Deux mots :
« SON MOTEUR »
Et dessous, une date.
Le jour du diagnostic.
Le jour où il avait posé sa chemise beige sur la table.
Le jour où il m’avait appelée dans le garage.
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire






