J’ai compris pourquoi certaines nuits, au printemps et en été, il disait ne pas avoir sommeil.
Je croyais qu’il bricolait pour s’occuper.
Il fabriquait ce petit morceau de cuir.
Point après point.
Avec ses grosses mains qui devenaient chaque mois un peu moins fortes.
Je me suis assise par terre contre la moto.
Et cette fois, j’ai pleuré longtemps.
Je roule toujours.
Pas tous les jours.
Mais presque tous les dimanches où la route est correcte.
Je pars de la maison.
Je traverse les petites routes bordées de prés.
Je passe devant les maisons aux volets fermés, les jardins où les gens de notre âge taillent encore leurs rosiers eux-mêmes, les cafés qui disparaissent les uns après les autres.
Je roule vingt ou trente kilomètres.
Parfois davantage.
Puis je rentre.
Au printemps, j’ai fait la vidange seule.
Je n’ai pas renversé une goutte.
J’ai même entendu Laurent dans ma tête :
— Mets un carton dessous quand même. La confiance, ce n’est pas une raison pour salir le sol.
En juillet, j’ai emmené Élodie voir l’Atlantique.
Elle est montée derrière moi.
Nous avons roulé jusqu’à la côte en plusieurs étapes.
Quand nous avons aperçu la mer, elle a serré ses bras autour de ma taille.
Je sentais son casque contre mon épaule.
Pendant plusieurs kilomètres, elle n’a rien dit.
À l’arrêt, elle avait les yeux rouges.
— Maman…
— Oui ?
— Papa t’a vraiment appris tout ça ?
J’ai regardé la moto.
— Oui.
Elle a souri.
— Il t’a bien appris.
Je n’ai pas pu répondre tout de suite.
Thomas, lui, a déjà proposé plusieurs fois de refaire la distribution.
Je lui ai dit :
— Pas encore.
Il hausse les épaules.
Mais il sait.
Un jour, je dirai oui.
Et ce jour-là, nous passerons probablement des heures dans le garage.
Il fera semblant de parler uniquement de mécanique.
Je ferai pareil.
Nous sommes de la même famille, après tout.
La sacoche gauche contient toujours le morceau de cuir.
Je ne l’ai jamais déplacé.
Dans la droite, je garde un thermos de café, des gants supplémentaires, quelques outils et une copie pliée de la liste.
Je la lis parfois sur le bord d’une route.
Il y a deux semaines, je me suis arrêtée devant l’ancien restaurant routier où Laurent et moi nous étions rencontrés.
Le nom avait changé depuis longtemps.
Les banquettes rouges avaient disparu.
Mais le bâtiment était toujours là.
J’ai garé la moto devant.
Un homme d’une soixantaine d’années, barbe grise et blouson de cuir, se tenait à côté de sa propre machine.
Il m’a regardée enlever mon casque.
Puis la moto.
— Belle bécane.
— Merci.
Il a hésité.
— Elle était à votre mari ?
J’ai regardé le réservoir noir mat.
Pendant longtemps, j’aurais répondu simplement oui.
Cette fois, j’ai dit :
— Avant.
L’homme a acquiescé.
— Vous la conduisez bien.
J’ai souri.
— J’ai eu un bon professeur.
Il n’a pas demandé davantage.
Il est entré boire son café.
Je suis restée quelques minutes dehors.
Je pensais aux quatre-vingt-treize morceaux de ruban adhésif sur le mur du garage.
Je pensais à Laurent assis sur sa chaise.
À ses mains.
À nos disputes idiotes.
À cette semaine en Bretagne que nous n’avons jamais faite.
À tous les couples de notre génération qui ont passé leur vie à économiser les choses importantes pour « plus tard ».
Le beau service.
Le voyage.
La bonne bouteille.
Les mots qu’on n’ose pas dire.
Nous pensions avoir du temps.
Tout le monde pense avoir du temps.
Laurent n’a pas choisi la manière dont ses derniers mois commenceraient.
Mais il a choisi ce qu’il allait en faire.
Il ne m’a pas laissé seulement une moto.
Il m’a laissé une compétence.
Une habitude.
Une route.
Il m’a laissé la preuve que je pouvais apprendre quelque chose à quarante-neuf ans que j’avais passé toute ma vie à croire « pas pour moi ».
Il a laissé à notre fille une promesse accomplie.
À notre fils, une réparation à faire un jour.
Et à moi, cette phrase.
Une femme qui connaît son moteur n’attend pas qu’on vienne la sauver.
Pendant longtemps, j’ai cru que Laurent parlait de mécanique.
Aujourd’hui, je sais qu’il parlait de bien autre chose.
Il parlait de la solitude qui arrive après les obsèques, quand les gens retournent chez eux.
Des papiers qu’il faut trier.
Du côté vide du lit.
Des dimanches sans bruit dans la cuisine.
Des premières fois qu’on fait seule ce que l’autre faisait depuis vingt ans.
Changer une ampoule.
Faire réviser la chaudière.
Prendre une décision.
Conduire jusqu’à la mer.
Continuer à vivre alors qu’une partie de soi voudrait rester assise dans le garage.
Il savait que personne ne pourrait m’épargner cela.
Alors il ne m’a pas appris à éviter la douleur.
Il m’a appris à avancer avec.
Dimanche dernier, avant de repartir du petit restaurant, j’ai posé la main sur le guidon.
J’ai démarré.
Le moteur a pris immédiatement.
J’ai fermé les yeux une seconde.
J’ai écouté.
Ça tournait bien.
Alors j’ai pensé à Laurent.
Et pour la première fois depuis longtemps, son souvenir ne m’a pas écrasée.
Il s’est installé à côté de moi.
Comme avant.
J’ai passé la première.
J’ai relâché doucement l’embrayage.
Et j’ai repris la route.






