Qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai adopté un chien.
— Je le sais !
Elle expira bruyamment.
— Des collègues m’envoient ton histoire. Des gens ont retrouvé mon profil. On me pose des questions sur toi.
— Je n’avais pas prévu ça.
— Pourquoi as-tu publié tout ça ?
Je regardai Gaston.
Il avait posé son menton sur mon genou.
— J’ai publié une photo de mon chien.
— Maman, ce n’est plus seulement une photo. Des gens disent que le refuge a été irresponsable.
Je restai silencieuse.
— Ils disent aussi que toi…
Elle hésita.
— Que moi quoi ?
— Que tu n’es peut-être pas en mesure de t’occuper de lui.
Je sentis monter une colère froide.
— Parce que j’ai 76 ans ?
— Ce n’est pas ce que je dis.
Encore cette phrase.
Ce n’est pas ce que je dis.
— Alors qu’est-ce que tu dis ?
Claire soupira.
— Et si tu tombes ? Et si tu es hospitalisée ? Et s’il doit être soigné ? Tu sais combien coûtent certains traitements ?
J’ai regardé mes mains.
Ces mains avaient élevé deux enfants.
Travaillé plus de quarante ans.
Soigné mon mari.
Rempli des déclarations.
Préparé des repas.
Réparé des vêtements.
Tenu André lorsqu’il ne pouvait plus marcher jusqu’aux toilettes sans aide.
Et maintenant ma propre fille me parlait comme si j’avais adopté un tigre.
— Oui, Claire. Je peux tomber.
Elle ne répondit rien.
— Je peux tomber demain. Gaston peut mourir demain. Toi aussi, tu peux avoir un accident demain matin en allant travailler.
— Maman, ne dramatise pas.
— Je ne dramatise rien. Je dis seulement qu’aucun de nous n’a de garantie.
Un long silence suivit.
Puis elle prononça une phrase qui me blessa plus que tous les commentaires réunis.
— Je ne veux simplement pas avoir à régler ça plus tard.
Je fermai les yeux.
Voilà.
Gaston venait de devenir une tâche future.
Quelque chose à « régler ».
— Tu n’auras rien à régler, ai-je dit.
— Ce n’est pas réaliste. Je suis à plusieurs heures de route.
— Je sais.
Ma réponse sortit plus sèchement que prévu.
— C’est la vie que tu as choisie.
Silence.
Puis sa voix changea.
Plus petite.
— J’ai peur que tu sois seule, maman.
Ma colère retomba aussi vite qu’elle était montée.
Je regardai Gaston.
— J’étais seule.
Je caressai sa tête.
— Avant-hier.
Claire ne répondit pas.
Nous avons raccroché quelques minutes plus tard.
Poliment.
Comme deux personnes qui s’aiment mais ne savent plus comment se le montrer sans se faire mal.
Gaston se leva.
Il marcha lentement jusqu’à la porte du jardin.
Puis il se retourna.
Il ne gratta pas.
Il n’aboya pas.
Il attendit simplement.
— D’accord.
Je remis mon manteau.
— Allons voir si deux dangers publics peuvent survivre jusqu’au coin de la rue.
Notre promenade n’avait rien d’impressionnant.
Mes genoux protestaient.
Ses pattes arrière tremblaient.
Il s’arrêtait tous les dix mètres.
Mais, au milieu du trottoir, Gaston découvrit une touffe d’herbe qui sembla le passionner.
Il la renifla pendant presque deux minutes.
Je le regardais.
Personne ne nous filmait.
Personne ne commentait.
Personne ne décidait si nous avions le droit d’être heureux.
Il y avait seulement un vieux chien qui reniflait de l’herbe.
Et une vieille femme qui l’attendait.
Quand il se retourna vers moi, sa queue remua une fois.
Un minuscule mouvement.
J’aurais pu gagner à la loterie que cela ne m’aurait pas fait davantage sourire.
De retour à la maison, vint l’épreuve des médicaments.
Mathieu m’avait prévenue.
Je cachai le comprimé dans un morceau de fromage.
Gaston prit le fromage délicatement.
Mâcha.
Avalait, pensais-je.
Puis il cracha le comprimé exactement sur ma pantoufle.
Je le regardai.
Il me regarda.
Pour la première fois, j’aperçus dans ses vieux yeux quelque chose ressemblant très clairement à de la malice.
— Ah.
Je ramassai le comprimé.
— Voilà donc le véritable Gaston.
Au deuxième essai, je l’enfonçai davantage dans le fromage.
Il avala le tout avec l’expression résignée d’un vieux monsieur acceptant une soupe trop salée pour ne pas vexer quelqu’un.
Et je compris quelque chose.
Gaston n’était pas une pauvre créature sans volonté.
Il s’adaptait.
Moi aussi.
Nous n’étions pas deux êtres fragiles dont il fallait décider l’avenir.
Nous étions deux vieux caractères en train d’apprendre à vivre ensemble.
Dans l’après-midi, je reçus un message privé d’une femme que je ne connaissais pas.
Elle s’appelait Nadia.
Sa photo montrait une femme d’une trentaine d’années tenant un petit garçon dans ses bras.
« Je voulais simplement vous dire quelque chose », écrivait-elle.
« J’ai dû confier mon chien à un refuge l’année dernière parce que mon propriétaire n’acceptait plus les animaux dans le logement où j’avais trouvé une place. Des gens m’ont traitée de monstre. Aucun de ceux qui m’insultaient ne m’a proposé de m’aider à payer un autre appartement. »
Je relus deux fois.
Puis un second message apparut.
« Les gens aiment les histoires simples. Il leur faut un gentil et un méchant. Mais la compassion, dans la vraie vie, est rarement simple. »
La compassion n’est pas simple.
Je restai longtemps devant ces mots.
Tout le monde avait une histoire.
La personne âgée qui adopte.
La mère obligée de confier son chien.
La famille qui travaille trop.
Le refuge qui manque de place.
Le bénévole qui doit anticiper le pire.
Et sur internet, tout cela devenait une bataille entre personnes qui ne se connaissaient pas.
Mon téléphone sonna de nouveau.
Numéro inconnu.
— Madame Vasseur ?
Une voix féminine, calme et professionnelle.
— Oui.
— Je suis Sophie, du refuge. Je voulais prendre de vos nouvelles et de celles de Gaston.
Mon ventre se noua.
— Il y a un problème ?
— Non. Enfin… pas exactement.
Je savais déjà.
— Nous faisons toujours un suivi pour les accueils de fin de vie, mais nous avons également reçu plusieurs appels depuis la diffusion de votre publication.
Bien sûr.
Des gens avaient appelé.
Pas pour proposer de promener Gaston si mon genou me faisait mal.
Pas pour demander s’il avait besoin d’un sac de nourriture.
Pour signaler le danger représenté par une femme de 76 ans avec un chien de 14 ans.
— Quels appels ?
Sophie hésita.
— Certaines personnes s’interrogent sur ce qui arriverait à Gaston s’il vous arrivait quelque chose.
— Si je meurs.
Un silence.
— Oui.
Je regardai Gaston endormi près du radiateur.
— J’ai un plan.
— Il faudrait simplement le mettre par écrit dans son dossier. C’est une procédure habituelle.
Je souris tristement.
— Les procédures ont beaucoup de choses à dire sur les vieux.
Sophie ne protesta pas.
— Je peux passer demain ? Dix minutes. Je vérifie que tout va bien et nous complétons le dossier.
Une partie de moi voulait refuser.
Fermer les volets.
Éteindre le téléphone.
Dire au monde de nous laisser tranquilles.
Puis Gaston bougea dans son sommeil.
Et j’ai pensé qu’il méritait mieux que mon orgueil.
— Venez demain.
Après l’appel, j’ai pris un vieux cahier.
J’ai écrit en haut d’une page :
PLAN POUR GASTON.
Ma voisine, Monique, habitait à deux maisons de chez moi. Elle avait un jardin fermé et avait déjà gardé le chien de son fils.
Le cousin d’André, Bernard, vivait à une trentaine de kilomètres. Il avait toujours eu des chiens.
J’avais les coordonnées d’une jeune femme du village qui aidait régulièrement des personnes âgées pour les courses et les promenades.
J’avais également de l’argent de côté.
Pas pour un voyage aux Seychelles.
Pas pour une voiture neuve.
Pour vivre correctement jusqu’au bout.
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