À 78 ans, j’ai adopté Mara… puis elle a creusé chaque matin un étrange trou sous mon poirier

Au refuge, Mara dormait face à l’évacuation du box.

Dans la cour, elle ramassait parfois des feuilles sèches et les rapportait contre un mur.

Béatrice pensait à un comportement de nidification.

Moi, j’avais cru qu’elle cherchait simplement quelque chose de doux.

Maintenant, je n’en étais plus certain.

Je commençai à tout noter dans un cahier à spirale.

24 août : sortie à 7 h 08. Début du trou à 7 h 12. Fin à 7 h 18. Terre remise en place à 7 h 27.

25 août : pluie légère. Sept contacts du museau.

26 août : écureuil près de la clôture. Ignoré.

27 août : camion dans la rue. Pause de vingt secondes. Puis reprise.

28 août : Mara dépose une feuille de poirier dans le trou.

Cette dernière observation me fit frissonner.

Elle ne l’enterra pas.

Elle la posa près de sa patte gauche pendant qu’elle était couchée.

Puis, avant de reboucher, elle récupéra la feuille et la laissa près de la clôture.

Un matin, j’ouvris la porte dix minutes plus tôt.

Mara resta sur la terrasse.

7 h 09.

7 h 10.

7 h 11.

Puis elle descendit.

Elle ne regardait aucune horloge.

Mais quelque chose dans son corps connaissait l’heure.

J’appelai Béatrice.

Un vétérinaire évoqua des rongeurs, des insectes, l’odeur d’un animal autrefois enterré là.

Mais j’habitais cette maison depuis trente-neuf ans.

Madeleine et moi avions enterré deux chiens dans notre vie.

Tous deux reposaient à l’autre bout du jardin, près d’une pierre plate.

Mara avait reniflé ces pierres une seule fois.

Elle ne s’y était jamais intéressée ensuite.

Elle préférait la terre vide.

J’essayai même d’entourer l’endroit d’un petit grillage de jardin.

Mara suivit la clôture d’un bout à l’autre, cherchant une ouverture.

Quand elle comprit qu’il n’y en avait pas, elle se coucha parallèlement au grillage.

Elle resta là jusqu’à midi.

À 12 h 06, je retirai un panneau.

Elle entra immédiatement.

Et elle creusa.

Ce soir-là, je remarquai que ses coussinets étaient écorchés.

Une griffe s’était fendue.

Je lui trempai la patte dans de l’eau tiède.

Sa tête reposait sur ma cuisse.

« Tu te fais mal pour un trou vide », murmurai-je.

Ses yeux restaient fixés sur la porte.

Ma voisine Denise finit par remarquer le rituel.

Elle avait soixante-neuf ans et avait travaillé toute sa vie dans une maternité.

Un matin, elle observa Mara par-dessus la clôture.

« Elle ne chasse pas. »

— Je sais.

« Elle ne cherche pas à sortir non plus. »

— Je sais.

Denise se tut.

Mara était allongée au bord du trou.

« Paul… on dirait un chien au chevet de quelqu’un. »

Je n’ai rien répondu.

Le lendemain, Denise apporta quelques fleurs de trèfle blanc liées avec de la ficelle.

Elle les posa à plusieurs mètres du trou.

Mara les renifla.

Les prit délicatement.

Puis les déposa près de sa patte.

Elle ne les enterra pas.

Avant de refermer le trou, elle les emporta jusqu’à la clôture et les laissa exactement là où elle avait abandonné la feuille.

Denise me regarda.

« Il y avait quelque chose là autrefois. »

— Rien n’a jamais été enterré ici.

« Je ne parle pas d’ici. »

Cette phrase ne me quitta plus.

Je modifiai alors l’angle de la caméra.

Je la plaçai presque au niveau du sol.

Et cette nuit-là, je compris enfin ce que Mara faisait.

À 7 h 12, elle creusa.

Puis elle descendit.

Son museau toucha la partie gauche du fond.

Une fois.

Elle se décala légèrement.

Deux fois.

Encore un peu.

Trois.

Jusqu’à sept.

Les sept points formaient une petite courbe.

Mara se coucha le long de cette courbe.

Sa cicatrice abdominale reposait exactement au centre.

Elle ne regardait pas le fond du trou.

Elle posait sa joue contre ces sept petits emplacements.

Puis elle respirait dessus.

Le premier gémissement arriva presque une minute plus tard.

Le deuxième suivit rapidement.

Puis un autre.

Une pause.

Et quatre derniers.

Après le deuxième son, sa patte avant se referma autour de la terre vide.

Comme si elle serrait quelque chose contre elle.

Lorsque Denise vit la vidéo, elle s’assit.

« J’ai déjà vu ça », souffla-t-elle.

— Quoi ?

Elle resta silencieuse quelques secondes.

« Des mères qui continuent à faire de la place pour ceux qui ne sont plus là. »

J’envoyai immédiatement les images au refuge.

Le lendemain, un vétérinaire réexamina Mara.

Il observa sa cicatrice.

Les tissus autour de ses mamelles.

Ses dents usées.

Ses coudes calleux.

« Cette cicatrice ressemble effectivement à celle d’une césarienne compliquée », expliqua-t-il.

— Combien de petits ?

« Impossible à savoir par un examen. »

— Sept, c’est possible ?

Il me regarda.

« Oui. »

Béatrice fouilla alors les archives numériques.

Rien.

Puis elle se souvint d’une période où le refuge avait manqué de place.

Certains animaux avaient été enregistrés d’abord sur papier.

Les documents étaient ensuite partis dans un entrepôt municipal.

Deux jours plus tard, elle m’appela.

Elle avait retrouvé le numéro de Mara sur un vieux carton.

À l’intérieur se trouvaient des dizaines de dossiers, des enveloppes tachées par l’humidité et une feuille pliée qu’aucun employé n’avait jamais numérisée.

En haut de la page, quelqu’un avait écrit :

« Évelyne P. — chienne berger — perte de portée. »

Juste dessous :

sept petits cercles dessinés au stylo bleu.

J’avais l’impression de ne plus respirer.

Le refuge n’avait pas oublié l’histoire de Mara.

Il l’avait simplement enfermée dans un carton.

La feuille suivante était un compte rendu vétérinaire datant de l’année précédente.

Intervention d’urgence.

Complications pendant la mise bas.

Perfusion.

Antibiotiques.

Et sept chiots.

Sept.

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