À 78 ans, j’ai adopté Mara… puis elle a creusé chaque matin un étrange trou sous mon poirier

Trois n’avaient pas survécu jusqu’à la clinique.

Quatre étaient encore vivants à l’arrivée, mais très fragiles.

Aucun n’était revenu à la maison.

La dernière fiche venait d’un entretien avec la nièce d’Évelyne.

« Chienne vivant avec sa propriétaire dans une maison de village près de Saint-Marcel.

Mise bas sous la table de cuisine.

Chiots enterrés côté ouest du jardin, près d’un vieux pommier.

La chienne est restée près de l’endroit plusieurs jours.

La propriétaire a retiré les repères après qu’elle s’est blessé les pattes en creusant.

Elle revient toujours là le matin vers… »

La phrase s’arrêtait.

Une tache de café recouvrait l’heure.

Je fixai Mara.

Elle posa une patte sur le document.

L’ancienne maison d’Évelyne se trouvait à environ trente kilomètres de chez moi.

À l’ouest.

Le vieux pommier était dans l’angle ouest d’un jardin légèrement en pente.

Comme mon poirier.

À cette heure-là, la lumière arrivait presque de la même direction.

Mara n’avait jamais cru que ses petits étaient enterrés chez moi.

Elle avait seulement retrouvé une forme.

Un arbre.

Un angle de jardin.

La lumière du matin.

Une pente.

Et l’ouest.

Le paysage le plus proche de celui qu’elle avait perdu.

J’obtins finalement le numéro de la fille d’Évelyne, Laurence.

Quand elle entendit ma voix, sa première question fut :

« Vous avez Mara ? »

Je répondis oui.

À travers le téléphone, Laurence prononça son nom.

Mara, couchée à mes pieds, se redressa d’un coup.

« Mara ? »

La chienne se leva.

Elle approcha son museau du téléphone.

Puis elle chercha derrière ma main.

Laurence se mit à pleurer.

Elle m’expliqua le reste.

Évelyne avait élevé Mara depuis qu’elle était chiot.

Elles avaient vécu ensemble sept ans.

Après une fuite par un portail endommagé, Mara était revenue gestante.

Évelyne avait préparé un panier dans une buanderie.

Mais Mara avait choisi le dessous de la table de cuisine.

La mise bas s’était très mal passée.

Après l’hospitalisation, Évelyne était rentrée chez elle avec les sept petits corps enveloppés dans des morceaux de tissu.

Elle les avait enterrés sous le vieux pommier.

Mara avait regardé depuis la terrasse.

Évelyne avait essayé de la garder à l’intérieur.

Avant l’aube, Mara avait déchiré une vieille moustiquaire pour sortir.

Elle avait creusé jusqu’aux couvertures.

Évelyne avait rebouché.

Le lendemain, Mara recommença.

Le troisième matin, Évelyne s’assit à côté d’elle.

Elle permit à Mara de sentir chaque petit tissu.

Puis elle remit la terre.

À partir de ce jour, Mara ne creusa plus aussi profondément.

Elle s’arrêtait juste avant.

Elle ouvrait la terre.

Restait là quelques minutes.

Puis refermait.

Chaque matin.

À 7 h 12.

Pendant plus d’un an.

Puis Évelyne eut son accident de santé.

Et Mara fut emmenée.

« Elle creuse encore ? » demanda Laurence.

— Tous les matins.

Long silence.

« Alors elle ne sait pas où ils sont passés. »

Je regardai par la fenêtre.

Mara était sous le poirier.

Ses petits n’avaient pas disparu.

C’était elle qu’on avait éloignée d’eux.

Nous avons contacté les nouveaux propriétaires de la maison.

Un jeune couple l’avait achetée quelques mois plus tôt.

Quand Laurence expliqua la situation, ils acceptèrent immédiatement que nous venions.

Le samedi suivant, Mara et moi prîmes la route.

D’habitude, elle détestait la voiture.

Elle haletait.

Elle refusait les friandises.

Elle se collait contre la portière.

Mais plusieurs kilomètres avant d’arriver, son comportement changea.

Elle se redressa.

Ses oreilles se levèrent.

Son nez se rapprocha de la fenêtre.

À l’entrée du village, elle posa ses deux pattes avant contre le dossier de mon siège.

« Mara… doucement. »

Elle gémit une fois.

Les nouveaux propriétaires nous attendaient devant le portail.

Ils avaient gardé leur propre chien à l’intérieur pour qu’elle puisse entrer sans être dérangée.

Quand j’ouvris la portière, Mara posa une patte sur le gravier.

Puis elle se figea.

La maison n’avait plus la même couleur.

Les fenêtres avaient été changées.

Une partie de la terrasse était en travaux.

L’ancien grillage avait disparu.

Mara leva le museau.

Puis elle tira sur sa laisse.

À 78 ans, avec un genou opéré, je ne pouvais pas la suivre.

Le propriétaire me prit doucement le bras.

Mara contourna la maison.

Elle ne chercha pas son ancien panier.

Elle ne s’approcha pas de la cuisine.

Elle fonça droit vers le jardin.

Le vieux pommier était mort.

Il ne restait qu’un tronc et quelques branches.

L’herbe avait envahi l’endroit.

À environ trois mètres de l’arbre, Mara ralentit.

Puis la laisse se détendit.

Elle avança seule, le museau à quelques centimètres du sol.

Trois pierres plates apparaissaient sous les mauvaises herbes.

L’une d’elles était cassée.

Mara sentit la première.

Puis la deuxième.

Devant la troisième, ses pattes arrière plièrent.

Elle se coucha.

Elle ne creusa pas.

Pas une seule fois.

Elle posa son museau contre la terre intacte.

Puis elle se déplaça lentement de gauche à droite.

Un.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Six.

Sept.

Elle avait retrouvé chaque emplacement.

Sa patte avant se referma sur l’herbe.

Elle posa son menton près de la pierre fendue.

Personne ne parla.

Après onze minutes, elle gémit.

Une seule fois.

Puis elle ferma les yeux.

Mara resta sous ce pommier plus de trois heures.

Au début, elle renifla chaque parcelle de terre.

Ensuite, elle dormit sur le côté.

Puis elle resta assise, regardant simplement le jardin.

Vers quatorze heures, elle se leva.

Je m’attendais à la voir creuser.

Elle ne le fit pas.

Elle gratta seulement le sol une fois avec sa patte droite.

Puis elle me regarda.

J’avais apporté une petite boîte métallique vide et une pelle de jardin.

Je n’avais rien dit à personne.

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