À 82 ans, il chasse son vieux chien dans la neige… puis un carnet lui révèle l’impensable

Et mes pantoufles.

Elle m’a regardé.

— Papa… qu’est-ce qui s’est passé ?

J’aurais pu mentir.

Dire que j’avais simplement oublié de fermer la porte.

Dire que le vent avait poussé la neige à l’intérieur.

À mon âge, pourtant, les mensonges deviennent fatigants.

Surtout ceux qu’on se raconte à soi-même.

— J’ai mis Nestor dehors.

Claire a cessé de respirer.

— Quoi ?

— Je ne l’ai pas reconnu.

Julien s’est assis lentement.

Je continuai.

— Je pensais que c’était un chien errant. Je lui ai dit de partir. Je l’ai poussé dehors et j’ai fermé à clé.

Claire porta une main devant sa bouche.

— Papa…

— J’ai retrouvé le carnet de ta mère après.

Je regardai Nestor.

— Quand je suis ressorti, il était toujours devant la maison.

Personne ne parla.

Claire avait les yeux rouges.

— Il a quatorze ans.

— Je sais !

Ma voix claqua trop fort.

Nestor sursauta.

J’ai immédiatement baissé les yeux.

— Je sais, répétai-je plus doucement.

Claire s’assit en face de moi.

— Ce n’est pas le premier incident.

Je sentis la colère arriver.

— Ah.

— Il y a quatre mois, tu as laissé une casserole sur le feu. La semaine dernière, tu as oublié tes médicaments plusieurs jours. Et monsieur Bernard m’a dit que tu l’avais appelé René.

— J’ai connu un René à l’usine.

— Justement. Monsieur Bernard n’a jamais travaillé avec toi.

Julien croisa les mains.

— On n’est pas venus pour t’humilier.

— Pourtant, vous êtes deux.

— Parce qu’on a peur.

Cette phrase me fit taire.

Claire inspira profondément.

— On en a parlé avec ton médecin et avec une personne qui accompagne les familles dans ce genre de situation. Tes périodes de confusion deviennent plus fréquentes.

J’ai regardé la fenêtre.

— Et donc ?

Claire hésita.

— Il faudrait sans doute plus d’aide.

— Quelle aide ?

— Quelqu’un qui passe tous les jours. Peut-être plusieurs heures. Et plus tard… éventuellement un lieu où tu ne serais jamais seul.

Je ris sans joie.

— Une maison pour vieux.

— Un endroit adapté, corrigea Julien.

— Avec des jeux de cartes à quinze heures et de la purée à dix-huit ?

Julien serra la mâchoire.

— Avec quelqu’un capable d’intervenir si tu tombes.

Je voulus répondre.

Il continua.

— Papa, ce matin, j’ai cru qu’on allait m’annoncer que tu étais mort devant ta porte.

Sa voix se brisa.

Je ne l’avais presque jamais entendu parler comme ça.

Même petit, Julien cachait ses émotions derrière des plaisanteries.

— Tu sais ce que ça fait de recevoir un appel comme celui-là ?

Je baissai les yeux vers mes mains.

Ces vieilles mains.

Ces mains qui avaient réparé la toiture, monté des meubles, changé des moteurs, porté mes enfants endormis depuis la voiture jusqu’à leur lit.

Elles tremblaient maintenant simplement en tenant une tasse.

— Et Nestor ?

Claire échangea un regard avec Julien.

Voilà.

Nous y étions.

— Certains établissements acceptent les animaux, dit-elle. D’autres non.

— Alors ceux qui ne les acceptent pas peuvent m’oublier.

— Papa…

— Non.

Je me redressai.

Pour la première fois depuis leur arrivée, ma voix ne tremblait plus.

— Il reste avec moi.

Claire ferma les yeux un instant.

— Hier soir, il aurait pu mourir.

— Je sais.

— À cause de toi.

Cette phrase me frappa comme une gifle.

— Je sais.

Je posai ma main sur la tête de Nestor.

— Mais il était là quand votre mère est morte.

Claire et Julien ne dirent rien.

— Vous n’étiez pas là à ce moment précis. Et je ne vous reproche rien. Vous aviez vos vies, vos enfants, le travail, la route. Votre mère ne voulait pas que vous arrêtiez de vivre pour rester assis à côté de son lit.

Ma gorge se serra.

— Mais lui était là.

Je caressai les oreilles du chien.

— Il est resté au pied du lit jusqu’à la fin. Et après… il n’a presque pas mangé pendant deux jours.

Claire essuya une larme.

— Hier, j’ai jeté ce vieux chien dans la neige, continuai-je. Et lorsqu’il m’a vu revenir, il m’a léché la joue.

Je secouai la tête.

— Vous comprenez ça ? Moi, non.

Julien regardait le sol.

— Je ne demande pas à rester seul pour toujours, dis-je. Je ne suis pas complètement idiot. Je sais que quelque chose se casse là-dedans.

Je tapotai ma tempe.

— Mais ne me retirez pas tout d’un coup sous prétexte que c’est plus sûr. La voiture. La maison. Le chien. Les habitudes. Ce sont peut-être de petites choses pour vous. Pour moi, c’est ce qui reste de ma vie avec votre mère.

Claire prit ma main.

— Ce n’est pas parce que c’est plus simple.

— Alors pourquoi ?

— Parce qu’on t’aime.

Elle parlait très bas.

— Et aimer quelqu’un ne veut pas toujours dire le laisser faire ce qu’il veut.

Je levai les yeux.

Claire posa un doigt sur le carnet de Jeanne.

— Maman m’avait parlé de tout ça.

Je la fixai.

— Quoi ?

— Avant de mourir.

— Elle t’avait parlé de mes oublis ?

Claire hocha la tête.

— Elle savait que ça risquait d’empirer.

Mon cœur se serra.

— Elle m’avait fait promettre de ne pas attendre une catastrophe pour intervenir.

J’eus l’impression qu’une chaise venait de disparaître sous moi.

— Elle a vraiment dit ça ?

— Oui.

Claire sourit tristement.

— Elle avait même prévu que tu serais furieux.

Malgré moi, un petit rire m’échappa.

Ça ressemblait bien à Jeanne.

Toujours un coup d’avance.

Claire continua :

— Elle m’a dit : “Ton père me détestera peut-être certains jours. Il dira qu’on le traite comme un enfant. Mais tu dois te rappeler qu’il aura peur. Alors ne décide pas sans lui tant qu’il est capable de décider. Et quand il ne le pourra plus, essaie de te souvenir de ce qu’il aurait choisi lorsqu’il allait bien.”

Je fermai les yeux.

Je pouvais presque entendre Jeanne.

Sa voix.

Le petit bruit de ses aiguilles à tricoter.

Sa façon de lever un sourcil lorsque je prétendais pouvoir tout gérer seul.

Un jour, je lui avais lancé :

— Arrête de me materner.

Elle avait répondu :

— J’arrêterai quand tu arrêteras de faire des bêtises.

Je rouvris les yeux.

Nestor me regardait.

Patient.

Toujours là.

— D’accord.

Claire fronça les sourcils.

— D’accord quoi ?

— On organise de l’aide.

Elle inspira brusquement.

— Mais j’ai mes conditions.

Julien esquissa enfin un début de sourire.

— Évidemment.

— Nestor reste avec moi.

— D’accord.

— Si un jour je dois partir d’ici, vous trouvez un endroit où il peut venir.

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